Institut recherche jacquaire (IRJ)
Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)

Identifier le Patrimoine jacquaire. Le voir comme des étoiles de la Voie lactée. Enrichir le Patrimoine mondial sur et hors les chemins.
Les pèlerins médiévaux vénéraient l’apôtre Jacques auteur de l'Épître. Au moment de la mort, il était le passeur des âmes.

Saint Jacques de Tarentaise, lettre 150


Rédigé par le 5 Décembre 2022 modifié le 12 Janvier 2023

Ancienne province portant le nom de son centre Darentasia, la Tarentaise, incluse dans le département de Savoie, est la haute vallée de l’Isère, du col du Petit Saint Bernard à Albertville.
Darentasia était l'actuelle ville de Moûtiers, évêché à partir du Ve siècle. Son premier évêque authentifié est connu sous le nom de Marcel, il aurait reçu son siège d’un saint Jacques de Tarentaise.
Moine de Lérins, disciple de saint Honorat, ce saint Jacques, réputé avoir évangélisé les vallées alpines jusqu’à Aoste, a-t-il existé ou est-il légendaire ?




Saint Jacques de Tarentaise a-t-il existé ?

On peut penser que OUI, sauf que…
ce saint Jacques ne figure pas dans les premiers documents du IXe siècle concernant le diocèse, pas plus qu’il ne l’est dans un précieux missel de Tarentaise daté du Xe siècle, ni dans le calendrier des saints, ni dans la liste des morts à commémorer. On y trouve seulement saint Marcel (en faveur duquel il aurait résilié sa charge).

En 1994, j’ai interrogé l’archiviste diocésain qui constatait effectivement plusieurs confusions dans les textes entre l’apôtre et le saint de Tarentaise. Ainsi, disait-il, à Saint-Marcel les textes anciens ne permettent pas de dire quel saint Jacques est le patron. Plus compliqué encore : à Hauteluce, le Majeur est titulaire de l’église (le saint en l’honneur de qui une église est dédiée) et saint Jacques de Tarentaise en est le patron (il étend sa protection à tout le bourg ou ville) ; quant à Tignes, c’est le contraire, le titulaire est saint Jacques de Tarentaise et le patron est le Majeur*.
 
* Renseignement obligeamment fourni par Mr. l’archiviste diocésain J.P. Bergeri. Le missel est actuellement conservé à la bibliothèque publique de Genève

Une Vie de saint Jacques de Tarentaise

La première Vie de saint Jacques de Tarentaise ne remonte pas au-delà du XIIe siècle. L'essor intellectuel de ce siècle fut tel qu’il fut qualité de « siècle de renaissance », tant dans la littérature profane que dans la multiplication d’une littérature religieuse. Dans les monastères, dans les cloîtres des cathédrales quantité de Vies de saints ont été rédigées ou embellies. Un moine s’en est indigné, Guibert de Nogent dans son Traité des reliques qui refuse de répondre à ces demandes pressantes :
 
« Si je me trompe dans les choses mêmes que j'ai vues de mes yeux, que pourrais-je dire de véridique sur celles que personne n'a jamais vues ? »
 
Il convient donc de rappeler que les Vies de saints ne sont pas des biographies car elles ont toutes été plus ou moins enjolivées par des ecclésiastiques soucieux de capter l’attention des fidèles et de les édifier.
 
Ainsi, chacun sait que la Vie de saint Jacques le Majeur repose sur quelques fondements historiques augmentés considérablement de faits légendaires. Dès les premiers siècles du christianisme, on sait qu’il est parti évangéliser l’Occident. L’imprécision du lieu de sa prédication a permis la naissance de plusieurs saints Jacques peu orthodoxes.,
Proche de la Tarentaise on en connaît un dans la vallée du Drac non loin du confluent avec l’Isère, à Echirolles (remis en cause au XVe siècle mais prié jusqu'au XVIIIe). Ailleurs, un dans le village de La Chapelle d’Angillon, en Berry (suspecté au XVIe siècle), un autre à Angers (discuté au XVIIe siècle), etc.
Pendant des siècles, on les a priés comme « saint Jacques l’apôtre » et puis, lors d’un remaniement de calendrier dans un diocèse, un évêque s’avise d’une incohérence et se pose des questions…

Il semble bien qu’il en a été de même en Tarentaise.
Mais qui a écrit la Vie de saint Jacques de Tarentaise ?

L’auteur-surprise de la Vie de saint Jacques de Tarentaise

L’auteur potentiel a été proposé dans les années 1650 par le père Jésuite Pierre-François Chifflet (1592-1682) qui travaillait pour les Bollandistes* (la Société des Bollandistes est une société savante belge fondée en 1609 par le Jésuite Jean Bolland. Son but premier fut l'étude critique de la vie et du culte des saints, dans le cadre de la Contre-Réforme). De 1643 à 1925 ont été publiés 66 volumes in-folio couvrant le calendrier du 1er janvier au 11 novembre).
 
* - Acta sanctorum, 1643, Janvier, t.II, p. 26.

Saint Jacques de Tarentaise, lettre 150
Le père Chifflet est né à Besançon et a fait partie de la Province jésuite de Lyon. Il connaissait bien la région. C’est lui qui a cherché saint Jacques dans les archives de l’archevêché de Vienne où il a découvert ce fameux manuscrit que, dit-il, il « transmet à la postérité ». Il ajoute : 
 
« nous allons parler de ses vertus et de ses miracles. Nous avertissons humblement nos lecteurs que, lorsqu’ils auront connaissance des merveilles que le Seigneur a daigné faire par l’intercession de Jacques, ils s’appliquent aussi à imiter ses mœurs ».
 
Il a transcrit seulement une partie de la Vie de saint Jacques de Tarentaise, un long texte très fouillé destiné manifestement à identifier un saint Jacques propre à la région, capable d’y supplanter le culte de l’apôtre Jacques. 
Puis il s’est demandé quel pouvait en être l’auteur et il se permet de dévoiler un nom : 
« Je pense que son auteur est Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne [1088-1119]  puis pontife romain [1119-1124] »
« car, dit-il, nous lisons que celui-ci a écrit plusieurs Vies de saints. Or, la Tarentaise est dans l’ancienne Burgondie, dans la province de Vienne. Et dans notre manuscrit, cette Vie fait suite au livre de Calixte sur la Translation et les miracles de saint Jacques apôtre en Espagne »

Si Guy de Bourgogne est inconnu du monde jacquaire, son nom de pape, Calixte II, lui, est au contraire bien familier puisqu’il a donné son nom au Codex Calixtinus. 

Donc le père Chifflet a eu sous les yeux un texte, peut-être antérieur au Codex Calixtinus, traitant de la Translation et des Miracles dont il dit que l’auteur est Guy de Bourgogne.
 
Il savait que le frère cadet de Calixte, Raymond, héritier du trône de Castille, mort en 1108, avait fait de lui le tuteur de son fils, le futur Alphonse VII. L’autre tuteur était l’archevêque de Compostelle, Diego Gelmirez, mais cela, le père Chifflet n’en parle pas.


Pourquoi Guy-Calixte aurait-il écrit cette Vie de saint Jacques ?

Cette question appelle une hypothèse quelque peu iconoclaste sur le rôle joué par le pape Calixte II.

Guy de Bourgogne et Diego Gelmirez s’étaient rencontrés lors du voyage de ce dernier à Rome en 1105 lorsqu’il s’est arrêté à Cluny et, sans doute, à Vienne. Il n’est pas impossible qu’à cette occasion les deux hommes aient évoqué le culte de saint Jacques en Tarentaise et décidé d’y mettre fin en rédigeant cette nouvelle Vie
Guy de Bourgogne était prêt à tout pour Compostelle ! Pour écrire, il puise largement dans le légendaire des Alpes où il trouve des géants, des dragons, Satan, des combats entre le Bien et le Mal. Il brode en faisant de saint Jacques un évêque qu’il installe dans un décor qu’il connaît bien, un château-fort propriété des évêques de Tarentaise. Il ne craint pas de détailler l’histoire et de donner des dates précises, pour faire plus vrai. Et il multiplie les miracles, comme s’il les avait vus de ses propres yeux.
Ces événements légendaires dateraient du Ve siècle !
Les deux compères Guy et Diégo ne se seraient-ils pas tiré une balle dans le pied en inventant un culte à l'apôtre Jacques en Tarentaise développé quatre siècles avant la découverte du tombeau galicien ?

Après la présentation de ce manuscrit et des circonstances présumées de sa rédaction, voici un très bref résumé de son contenu.

Vie et miracles de saint Jacques de Tarentaise

Saint Jacques est Syrien, d’où son nom qu’on lui donne parfois, saint Jacques d’Assyrie, au service du roi. Il vient de recevoir le baptême lorsqu’il rencontre saint Honorat, qu’il suit à Lérins, ce dernier lui confère les ordres majeurs et l’envoie évangéliser la Tarentaise vers 420. Il doit y être bien accueilli car on le voit, peu de temps après, construire une église. Mais en 423 la Tarentaise est envahie par les Burgondes ariens. Saint Jacques et ses compagnons sont contraints de repartir à Lérins. Trois ans plus tard, Honorat le consacre évêque et le renvoie en Tarentaise, accompagné de plusieurs missionnaires. 

C’est à ce moment qu’ont lieu les miracles : 
• Dans une paroisse où les chrétiens construisent une église un ours s’élance sur un des bœufs de l’attelage, le tue et le mange. Jacques ordonne à l’ours de travailler pour remplacer l’animal tué et l’ours obéit.
Un jour l’ours transporte une poutre destinée à la charpente, mais elle est trop courte pour être utilisée. D’une prière, saint Jacques allonge la pièce de bois. Le travail terminé l’ours, devenu inoffensif, repart dans sa vallée.
 
• Saint Jacques part solliciter la protection du prince des Gaules. Sur un âne il charge de la glace des montagnes qu’il veut lui offrir en présent. Malgré la chaleur et la longueur du voyage, la glace ne fond pas. Pendant une halte, un corbeau arrache l’œil de la bête de somme, mais il le restitue sur injonction de saint Jacques.
 
• Ensuite saint Jacques guérit de la fièvre un de ses disciples, lui aussi nommé Jacques. Puis il est appelé pour guérir Gondicaire le roi des Burgondes, gravement malade et prêt à mourir. Saint Jacques accepte mais négocie ses soins et demande une reconnaissance et un agrandissement de son diocèse. Gondicaire lui offre le rocher Puppim, à Saint-Marcel. Il y construit sa résidence.
Lors de la « dédicace » de l’église, l’eau vint à manquer. Jacques demanda au Seigneur de renouveler le miracle de Moïse qui avait fait jaillir l’eau du rocher pour abreuver son peuple. Il fut exaucé. Dès la fin de la prière, une source a jailli, qui coule encore aujourd’hui. Elle est source de guérisons.
 
Le Père Chifflet termine là sa transcription.
Il la termine sans commentaire sur des points de suspension.

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Nous reparlerons des lieux et légendes nés et enjolivés au fil des siècles depuis le XIIe, après la lettre 151 qui, au lendemain de Noël, apportera un rafraîchissant récit proposé par un pèlerin de 1981.