Institut recherche jacquaire (IRJ)

Quand l’histoire propose un ancrage à nos rêveries, lettre 174


Rédigé par le 14 Janvier 2024 modifié le 16 Janvier 2024
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« Il y a les historiens rigoureux auxquels on doit les étapes les plus probables sur le chemin de la vérité. Je les respecte hautement pour ce qu’ils me donnent comme ancrage à mes rêveries ».

Merci à l'ami pèlerin qui m'a envoyé ce témoignage. J'ai plaisir à le placer en ouverture de cette lettre dans laquelle nous retrouverons saint Jacques en un lieu mystérieux qui porte particulièrement au rêve.



Cet ami n'est pas historien. Mais je lui suis reconnaissante d’avoir énoncé clairement ce qui me semblait implicite et que, à ma connaissance, aucun historien n’a jamais formulé !
Il définit la double vocation de l'historien :

L’historien marche sur le « chemin de la vérité »,
parcourant « les étapes les plus probables.
Il donne ancrage aux rêveries ». 

En cela, il rejoint mon expérience. Chemin faisant, c’est d’abord pour lui que l'historien fabrique un « ancrage » à ses propres rêveries. Innocemment, je pensais qu’il en était de même pour le lecteur. Or celui-ci ne fait pas spontanément un lien entre l’histoire et le rêve dont il est friand. Au contraire, elle lui semble tueuse de rêves .
 
 

L’histoire qui suit repose sur un seul socle « historique », l’Ancien Testament. Dans la Genèse (Gen., 6-9) Dieu commande à Noé de construire une arche afin de sauver les hommes et les animaux du Déluge qu’il avait programmé. L’AT dit (Gen. 8,4), dans sa version datée entre les IXe et VIIe siècles avant JC : 
« Le septième mois, le dix-septième jour du mois, l'arche s'arrêta sur les montagnes d'Ararat », dans l’Ourartou. Problème, ce nom désignait un pays allant du massif du Taurus au Petit Caucase, dans l’ancienne Arménie… » 
Les hommes ont voulu savoir davantage, et ont voulu « ancrer leurs rêves » dans la géographie. Tous n’étaient pas d’accord. Sur quel mont Noé a-t-il posé le pied  à sa descente de l’Arche ? Une seule montagne s’est peu à peu imposée, le mont Ararat. Il est une montagne isolée et d'aspect rébarbatif pour décourager les velléités d'ascension. Il fut réputé infranchissable jusqu’en 1829. Il s’y trouve, sur les pentes inférieures, une source, celle que fit jaillir saint Jacques pour étancher la soif de ses compagnons (voir plus bas). Enfin un vignoble planté sur ses flancs peut attester de l'œuvre de Noé. Il est à 1800m. d’altitude, proche du village 

Le premier explorateur

Echtmiadzin, la cathédrale Arche de Noé
Echtmiadzin, la cathédrale Arche de Noé
Voulant toujours plus, les hommes ont ensuite voulu retrouver cette Arche, vérifier de leurs propres yeux et en rapporter un morceau. Or le musée « Trésors d’Etchmiadzin », proche de la capitale de l’Arménie, Erevan, possède précisément une telle relique. Il explique : le premier explorateur fut le Patriarche saint Hakob Mtsbna (Jacques de Nisibe) au IVe siècle. Il voulait monter au sommet du mont Ararat, mais Dieu ne voulait pas. Pendant des siècles, le sommet des montagnes fit partie du domaine du Ciel, habité d’abord par les dieux, puis par Dieu qui interdisait toute ascension. Saint Jacques a voulu braver cette interdiction pour juger par lui-même.
« Lors de l'ascension il s’est endormi sous l'influence de Dieu mais l'ange de Dieu a mis la relique sous sa tête. Dans son rêve l'ange suppliait saint Hakob de se réveiller, de prendre la relique et de descendre du sommet de la montagne » 
Jacques de Nisibe fait partie de ces saints orientaux dont les Croisés ont rapporté des légendes, plus ou moins intégrées à celle des apôtres et qui ont fait de « l’apôtre Jacques » un saint à la fois un et multiple (Voir, in fine, le chapitre correspondant de l'ouvrage cité en 1 des références bibliographiques).

A la fin du Ve siècle, la légende s’embellit, sous la plume de Faustus de Byzance : 
« Saint Jacques, désirant voir de ses propres yeux l'arche de Noé, se dirigea vers le mont Sararad aux frontières d'Ayrarat dans le canton de Korduk. Il commença, avec quelques compagnons, à escalader les pentes pierreuses et arides de la montagne. Bientôt ceux-ci s'arrêtèrent vaincus par la fatigue et la soif. Le saint fit jaillir pour eux une source abondante qu'on nomme depuis ce temps source de Jacques et continua seul la pénible ascension. Cependant, exténué, il s’est écroulé alors qu'il se trouvait tout près du sommet. Il s'endormit, et pendant son sommeil un ange lui apparut et lui fit savoir que Dieu ne voulait pas qu'il vit l'Arche. Toutefois, pour le consoler, il lui en donnerait un morceau. Effectivement à son réveil, il vit à terre une planche qui ‘paraissait avoir été enlevée d'un coup de hache à une grande pièce de bois’. Il descendit avec la précieuse relique, retrouva ses compagnons et parvenu dans la plaine fut salué avec par la foule accourue ; on l'embrassait et l'on baisait ses pieds fatigués. Et le fragment de bois fut conservé jusqu'à ce jour comme le signe visible, indiscutable de l'Arche du patriarche Noé » 
.
L'importance donnée à saint Jacques par les Arméniens s'explique par la croyance qu'il était cousin de saint Grégoire l’Illuminateur, fondateur de l’Eglise arménienne et élevé avec lui.

Les rêves d’exploration

Marco_Polo_Livre_des_merveilles_[...]Polo_Marco_Fr2820, fol. 179v moines au mont Ararat
Marco_Polo_Livre_des_merveilles_[...]Polo_Marco_Fr2820, fol. 179v moines au mont Ararat

Rêves des XIVe et XVe siècles

La BnF conserve un manuscrit français (ms.fr.2810, fol. 179v°) du XVe siècle contenant plusieurs récits de voyage plus anciens. Une miniature tirée des « Voyages de Jean de Mandeville » écrits au XIVe siècle illustre une ascension d’un mont Thano « où l’arche de Noé s’arrêta après le déluge ».
 
« Le mont de Thano ou larche noe s’arresta après le déluge.
Ou l’arche de noe s’arresta et encores est sur ceste montaigne et la voit-on de loing quant il fait clerc temps. Et la montaigne a bien VII lieues de hault. Et dient aucuns quil ont veu et touchie larche ».

Il raconte une histoire un peu semblable, celle d’un moine qui voulut monter sur un mont Thano imaginaire mais qui s’endormit à mi-chemin tellement il était fatigué. Au réveil il se retrouva au bas de la montagne. Il pria tellement que le Seigneur voulut le laisser monter en lui envoyant un ange qui lui donna la permission. Et il monta, mais depuis personne n’y monta. 
 
« Et pria moult dévotement que nostre seigneur le voulut laisser monter. Et vint un ange et lui dist qu’il montast, et le fit-il. Onsques puis y monta nulz. Pour quoy on ne doit croire telles paroles ».

Sur l’image, deux moines, celui qui monte d’un pas alerte et l’autre, en bas, immobile avec son bourdon vertical qui refuse d’avancer. Jusqu’à mi-pente, de l’herbe, au-delà de laquelle l’ascension commence, qui ne peut pas se faire sans l’aide divine. Le dessinateur le fait clairement comprendre.

Mystérieux rêve du XVIIe siècle

Le musée d’Etchmiadzine auquel j’ai demandé des renseignements m’envoie les photos d’un livre écrit en français dont je n’ai pas encore reçu les références. Sur l’une d’elles, un beau dessin de l’ascension du mont Ararat par saint Jacques, daté de 1647. Sur une seconde photo, la légende du dessin. L’auteur, explorateur français, s’est arrêté,
« sur le chemin d’Everan en Perse au monastère Saint-Hacop sur le versant du Massis et a fait un dessin en entendant le récit d’un moine »
Et c’est là que le mystère commence. L’explorateur français se nomme Pouleille Lacuse… un nom inconnu. Qui en a entendu parler ? Ni Google ni ChatGPT. J’ai demandé des précisions à mon interlocutrice du musée, je ne manquerai pas de vous les communiquer.

Le couvent Saint-Jacques

Le couvent Saint-Jacques au pied du mont est évoqué par le dessin du XVe siècle et également par l’explorateur-mystère. En 1829, c’est de là que partit le docteur Parrot pour effectuer la première ascension.
Ce couvent est implanté un mille et demi environ au-dessus du village Arguri, sur le versant nord du grand Ararat ; Arguri est au fond de la grande crevasse créée lors d’une éruption volcanique du mont. Ce fut là que, selon la trdition, Noé, descendu de l'Ararat avec ses fils, « bâtit un autel à l'Éternel ». Ce fut là aussi, dit-on, qu'il commença à planter la vigne. Le docteur Parrot explique que l'archimandrite Qarabed qui habitait le couvent lui dit « que le vocable de saint Jacques devait être donné à une petite chapelle s'élevant dans la montagne à 1000 pieds plus haut ». Il a découvert dans l'église une inscription portant la date de 1288 et attribuant au monastère le nom de saint Jacques. 
 
M. Dubois de Montpéreux (1798-1850) le visita en 1834. 
« Ce n'est qu'une petite chapelle assise sur le bord d'une terrasse naturelle, à quelques centaines de pieds au-dessus du fond de la crevasse. L'église est entourée de quelques huttes où logent les moines qui la desservent, et quelques arbres ombragent ce groupe pittoresque d'édifices. Excepté ce peu de verdure et celle que produisent les jardins d'Arguri, il n'y a pas un seul arbre sur toute la montagne du grand Ararat, excepté un antique saule rabougri, replié par la neige et par les glaces. On le voit isolé au-dessus du village. Les habitants assurent que c'est une planche de l'arche Noé qui a pris racine. Ils le vénèrent et ne souffrent pas qu'on lui fasse le moindre dommage, ni même qu'on emporte un de ses faibles rameaux ».
C’était avant d'importants tremblements de terre qui ont secoué la région entre le 20 et 26 juin 1840. Ils ont abaissé le sommet, généré des crevasses et détruit le monastère Saint-Jacques et le village d'Aguirri. La première secousse se fit sentir à 18h55 le 20 juin 1840.

 

Grand et Petit Ararat (Mme. Chantre chp. XII)
Grand et Petit Ararat (Mme. Chantre chp. XII)
Une madame Bellonie Chantre publie à Paris en 1893 A travers l’Arménie russe. Elle est ethnographe et voyage en compagnie de son mari, de la même profession. Elle visite la région où le souvenir du tremblement de terre est encore très présent.
« Le village d'Arckhouri était situé juste au pied d'une énorme crevasse que l'Ararat avait entrouverte. Dans cette crevasse descend le glacier principal du massif. L’église était de la part des Arméniens l'objet d'une grande vénération. Ils disent encore qu'on y a trouvé les corps de saint André et saint Mathieu lorsqu'on creusait les fondements de l'Église. Le nouveau village était établi non loin des ruines de l'ancien. Il est peuplé de quelques rares survivants de la catastrophe et de Tatars ».
Elle aussi entend raconter la légende du couvent, mais très modifiée. Le souvenir de saint Jacques est effacé. Est-ce parce qu’il n’a pas su protéger ses fidèles ? Il ne survit que dans sa fontaine. Il est remplacé par un moine anonyme, et les reliques sont celles des apôtres André et Mathieu.
« Après une longue ascension de deux heures, nous arrivons à un promontoire formant terrasse. On est à 2250 m. d'altitude. C'est là, nous dit-on, que se trouvait jadis le monastère de saint Jacob. On ne voit plus nulle trace de cet édifice où Montpéreux dit avoir fait sa prière. Non plus que du saule, arbre unique de la région et né, dit la légende, d'une planche de l'Arche qui aurait pris racine sur ce point. Le monastère, perdu dans ce coin sauvage et solitaire, devait toute sa sainteté, non à saint Jacob dont on lui a donné le nom, mais à un miracle qui s'y passa et dont voici la légende. Un moine d’Etchmiadzine avait été essayé d'atteindre la cime de l'Ararat, dans le louable désir de visiter les débris de l'Arche sainte. Mais c'était la volonté de Dieu que nul autre mortel après Noé ne profanerait la barque qui sauva l'univers. Toutes les entreprises du pauvre moine restèrent sans succès. Quand, après une journée de marche fatigante, le pieux ascensionniste s'endormait en rêvant du prochain accomplissement de son pèlerinage, il se retrouvait le lendemain, par l'effet de la volonté divine, transporté au lieu de son départ. C'est sur cette place qu'il se réveillait chaque matin que fut élevé le petit monastère en question. Au-dessus de son emplacement se trouve une fontaine dans les eaux jouissent aux yeux des gens du pays d'un grand nombre de propriétés, entre autres celles de donner la fécondité. Son débit est aussi maigre que possible. L'eau suinte dans un bassin en basalte noire, limpide et d'une saveur parfaite. En temps de calamités publiques, les Arméniens organisent des processions dans lesquelles figurent les reliques les plus vénérées du pays. L'eau de la fontaine de saint Jacob jouit d'un grand prestige. L'invasion des sauterelles est combattue de la même façon, car l'eau de saint Jacob, répandue sur la terre, a le pouvoir, paraît-il, d'attirer en multitude la gent emplumée, notamment les étourneaux qui font un prompt massacre des redoutables criquets. En face de cette minuscule fontaine croit un superbe églantier à fleurs roses, seul représentant du règne végétal arborescent. On y accroche des lambeaux d'étoffe que les pèlerins arrachent leurs propres vêtements. C'est sous le feu croisé des regards mécontents de nos guides que nous coupons une branche de cet arbrisseau fétiche en souvenir de notre excursion.
N'oublions pas que Dubois de Montpereux affirme que les Arméniens de souffraient pas que l’on coupe un des faibles rameaux de l’unique saule qui poussait au-dessus du village « rabougri, replié par la neige et les glaces ». Emporté par l’éruption, il semble avoir été remplacé par cet églantier mais les guides n’osent pas réprimander leurs clients.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Le musée d’Etchmiadzin informe que, « lors des fouilles archéologiques effectuées pour la reconstruction du Saint Autel les restes du Saint Autel originaire datant de 301-303 après Jésus-Christ et fondé par Grégoire l'Illuminateur ont été découverts ». Ce Saint Autel serait-il la réplique de l’autel bâti par Noé à l’Eternel ? La première mention du couvent datait de 766. 
 
Ce voyage en Orient est une invitation à relire la légende « officielle » de saint Jacques de Nisibe telle que la raconte la Légende Dorée et à y deviner les emprunts qui ont été faits par la légende de Compostelle. Les légendes n’en finissent pas d’évoluer, interprétées et rapportées par les uns et les autres. Ici, force est de constater que l’ancrage est bien fragile, mais d’admirer que, depuis des milliers d’années, il continue de fasciner.

Dernier mystère à élucider

Le reliquaire qui est conservé dans la cathédrale d’Etchmiadzin ne ressemble en rien à la description que j’ai notée avant d’avoir une image : « la relique de l’arche est attachée par une petite chaîne entre le pouce et la main de saint Jacques dans un reliquaire d’argent. Elle mesure 19,5 x 11 cm. ». N’y a-t-il pas confusion avec la main droite de saint Grégoire conservée dans le même musée ?

Relique arche de Noé à Echmiadzin (envoi du musée de la cathédrale d'Echmiadzin)
Relique arche de Noé à Echmiadzin (envoi du musée de la cathédrale d'Echmiadzin)

Bibliographie

1 - DPM, Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen Age, Paris, PUF, 2000 (« Saint Jacques un et multiple »
2 - Bellonie Chantre, A travers l’Arménie russe, Paris,1893
3 - Thierry Michel. Le lieu d'échouage de l'arche de Noé dans la tradition arménienne . In: Syria. Tome 72 fascicule 1-2, 1995. pp. 143-158. 
www.persee.fr/doc/syria_0039-7946_1995_num_72_1_7429