Institut recherche jacquaire (IRJ)

Monter au ciel avec saint Jacques, lettre n° 159


Rédigé par le 13 Avril 2023 modifié le 10 Juillet 2023
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Il est maintenant bien admis que les représentations de saint Jacques ne sont pas obligatoirement le souvenir d’un pèlerinage à Compostelle et encore moins une balise sur un chemin de pèlerinage. Très nombreuses, elles offrent aux yeux des pèlerins contemporains leurs histoires individuelles et le message de leurs créateurs. Elles permettent aux marcheurs un moment de repos nourrissant leurs pensées vagabondes des temps de marche. Mais elles s’adressent aussi à d’autres publics habitants ou voyageurs. Tous ne sont sans doute pas en mesure de lire ces documents hérités de l’histoire. La vocation de l’Institut de Recherche Jacquaire-IRJ est de les faire connaître avec leur histoire et d’initier à leur compréhension.
Tous les spectateurs auront ainsi le plaisir de savoir lire un monument, un objet, un texte pour ce qu’ils sont, sans pour autant les relier directement à Compostelle parce que leur sujet est l’apôtre Jacques.
Le monument funéraire du chanoine Aux Couteaux, dans la cathédrale d’Amiens présenté ici est un excellent exemple d'un patrimoine qui raconte une histoire.



Un monument funéraire hors du commun.

A Amiens au XVIe siècle, Guillaume Aux Couteaux, chanoine de la cathédrale, a choisi saint Jacques pour assurer son Au-delà. Pour affirmer sa dévotion et la prolonger, il a imaginé un magnifique monument funéraire qui relate un épisode légendaire de la Vie de saint Jacques, la conversion du mage Hermogène. La construction a été effectuée après sa mort, conformément à ses volontés.
Le chanoine n’est jamais allé à Compostelle, mais il a eu une vraie dévotion pour saint Jacques, jusque par-delà la mort.

Une épitaphe très descriptive

En entrant dans la cathédrale, par le portail sud de la Vierge Dorée qui ouvre sur le transept, ce monument est placé sur la gauche, adossé à la chapelle Sainte-Marguerite, dernière chapelle de la nef ; sous un dais de dentelle de pierre blanche s’allongent, sur cinq mètres environ, quatre niches sculptées emplies de personnages en haut-relief, très colorés. Au-dessous de cette sculpture, figurait l’épitaphe du donateur qui explique sa présence :

Cy devant, dessous une petite lame gist le corps de vénérable personne mgr. maistre Guillaume Aux Cousteaux, luy vivant bachelier en théologie, chanoine de cette eglise, large et magnifique bienfacteur de la fabrique d'icelle, et aussi des povres, lequel en sa vie a fait enchâsser le menton Mons. saint Jacques le Majeur, fondé procession solemnelle le jour de la feste dud. saint, distribution aux chanoines, chappelains et vicaires d'icelle église, par son testament a ordonné faire ceste presente hystoire de St Jacques. Trépassa l'an de grâce mil cincq cens et unze, le second jour de décembre. Priez Dieu pour luy, ses parens, amis et bienfacteurs.

Au pied de ce monument, sous « la petite lame », sans doute une dalle de bronze, fut ainsi enterré le chanoine Guillaume Aux Couteaux, mort le 2 décembre 1511. Cette sépulture n’est plus mentionnée dans aucun texte mais, de l’avis de l’archiviste de l’évêché, M. André, elle n’a pas été profanée à la Révolution, ni relevée lors de la réfection du carrelage, au XIXe siècle. Le corps semble donc encore en place, devant les bancs de bois, dans le passage

 

Blason Aux Couteaux
Blason Aux Couteaux
En outre, Pagès, l’un des érudits qui a vu ce monument dans son état originel, affirmait que « le défunt était représenté en sculpture, avec ses armes de « gueules à trois couteaux d'argent garnis ou emmanchés d'or, mis en pal 1». Mais où était placée cette sculpture dans cet ensemble ?  
 
1 - Douchet, Louis, Manuscrits de Pagès, marchand d'Amiens, écrits à la fin du 17e siècle et au commencement du 18e siècle, sur Amiens et la Picardie, Amiens, Caron, 1856-1864, 6 vol. ; t V, p. 325.

Les scènes de la légende d’Hermogène

Le décor général des quatre scènes de cette « Hystoire de saint Jacques » est une ville avec ses maisons, ses remparts crénelés, ses tourelles, ses clochers, ses fenêtres flamboyantes, ses pignons, ses lucarnes. Cette mise en scène théâtrale est unique dans l’iconographie jacquaire ; les personnages principaux et la foule qui les entoure sont animés, vivants, par leurs attitudes et l’expression de leurs visages. Mieux que dans la réalité, car ils sont placés en hauteur, les photos permettent de contempler tous les détails et d’imaginer les dialogues, les bruits de la foule, les contrastes entre saint Jacques et Hermogène…

Scène I. La prédication de saint Jacques

Scène I. La prédication de saint Jacques
Scène I. La prédication de saint Jacques




En haut à gauche, monté sur une estrade, saint Jacques coiffé de son chapeau de pèlerin, prêche devant une foule attentive. Des curieux sont aux fenêtres. A droite, au premier plan, un personnage coiffé d’un chapeau pointu semble l’écouter tout particulièrement. Il s’appelle Philétus et il est le disciple du personnage coiffé d’un turban qui se tient derrière lui, à moitié caché, le mage Hermogène (sa présence est un ajout du sculpteur). Dans les textes, ce dernier a demandé seulement à Philétus de s’informer. Furieux, il se rend compte que Philétus est séduit par saint Jacques

Scène II. La conversion de Philétus




 
Hermogène a emprisonné Philétus qui envoie un ami avertir saint Jacques. Celui-ci lui a donné un linge blanc (un mouchoir, ou son manteau, selon les versions) qui a délivré Philétus. On le voit ici libéré, agenouillé aux pieds de saint Jacques qui le bénit. Avec le même geste de bénédiction Hermogène, à droite, tente de récupérer son disciple. Derrière, la foule attentive…

Scène III. La colère d’Hermogène






A gauche, Hermogène vient d’invoquer les démons (très mutilés par la suite, pour inconvenance) qui surgissent devant lui. Deux autres diables voltigent au-dessus des remparts de la ville. Il ordonne à Philétus de lui amener saint Jacques ligoté. Or, à droite, saint Jacques arrive, libre et soutenant Philétus terrorisé.

Scène IV, en 3 tableaux. La conversion d’Hermogène




A gauche, c’est saint Jacques qui a ligoté Hermogène.
A droite, Hermogène, vaincu, s’agenouille aux pieds de saint Jacques
Au-dessus, saint Jacques et Hermogène, côte à côte, remercient Jésus qui apparaît dans les nuées.
Et toujours, la foule attentive, en arrière-plan
 
 
 

Des inscriptions, maintenant effacées, détaillaient sur deux lignes la légende sous la moulure servant de base aux hauts-reliefs. Elle était écrite en vers, en caractères gothiques noirs à capitales rouges, mais les premiers vers étaient déjà presque entièrement effacés au début du XXe siècle. Comme ils ne correspondaient pas exactement avec les sujets sculptés au-dessous desquels ils étaient placés, ils ont été regroupés à la fin de la description. On y reconnaît les éléments textuels de la Légende Dorée de Jacques de Voragine, au XIIIe siècle, source inépuisable d’inspiration pour les imagiers.

La transcription de Georges Durand, en 1903.

Saint Jacques pour le delivrer                   Son manteau luy veult envoier
Dont . . . . . . . seul vint trouver                 Saint Jacques pour le merchier
 
Lors Hermogene ordonna ….                   Dyables pour prendre Philetus
Ausquels saint Jacques commanda                De prendre Hermogenes sans plus
 
Hermogenes lye s’en fut                      Vers l’apostle se humi.  . . . .
Qui craindroit les dyables charnus      Puis ph. . . . . . . . . . . . . . . . . .

 
 

Une très ancienne dévotion familiale

L’épitaphe écrite au-dessus du tombeau rappelait que le chanoine, de son vivant, avait fait faire une châsse neuve à la relique du « Menton de saint Jacques ». Cette relique, dont on ignore l’origine, est apparue entre les deux inventaires du Trésor de 1347 et 1419. Dans ce laps de temps, de 1359 à 1379 un aïeul de Guillaume, « Thibault as Çoutiaux » fut plusieurs fois « maieur de bannière des merciers », autrement dit de l’une des confréries de cette ville, laquelle était placée sous le patronage de saint Jacques. Si on peut s’autoriser à penser que Thibault fut le donateur de la relique, il est vraisemblablement à l’origine de la dévotion de sa famille, laquelle fut l’une des principales et des plus riches familles bourgeoises d 'Amiens. Thibault et plusieurs de ses descendants furent membres de l’échevinage. D’ailleurs, les maires et échevins d'Amiens assistèrent en corps à l'enterrement du chanoine Guillaume Aux Cousteaux, en 1511.

Le patronyme Aux Couteaux indique une profession antérieure de couteliers, très liée à l’industrie textile qui caractérise Amiens au Moyen Age. Groupés en « métiers » dotés de statuts au début du XIVe siècle, ils fabriquaient et entretenaient les outils nécessaires à cette industrie. Etaient-ils artisans ou commerçants ? On ne sait. Mais il semble qu’ils aient glissé vers le commerce puisqu’on les voit impliqués dans le métier de « merciers », autrement dit de négociants en gros (du mot latin merx qui signifie tout ce qui se vend). Cette hypothèse peut se trouver renforcée par le fait que saint Jacques passe parfois pour le successeur de Mercure, dieu du commerce. Ne serait-ce pas ce qui a déterminé le choix du saint patron de cette confrérie ?

L’autel et la relique du « Menton de saint Jacques »

Le siège de la confrérie Saint-Jacques était situé, d’une manière surprenante, sur un autel ouvert directement sur le transept. Côté sud, cet autel était l’un des deux faisant partie du jubé construit à la fin du XIIIe siècle. Il fonctionnait comme une chapelle, était doté d’un chapelain désigné sous le nom De Maxilla, chapelain de la mâchoire ; il était chargé de la relique dite du « Menton de saint Jacques », la mâchoire inférieure, qui n’était exposée qu’en certaines occasions.
Cet autel est décrit comme orné de tant de « nombreux reliquaires joyaux et volumes » qu’on l’appelait « Trésor de saint Jacques ». Un inventaire de 1535 montre la relique placée derrière un cristal présenté par une majestueuse statue de saint Jacques en costume de pèlerin, assis, posé sur une « terrasse » portée par six piliers marqués des armoiries du donateur. 

« Une ymage de sainct Jacques le Majeur d'argent, assis en une chaire épiscopale, reposant sur une térache à pied à six carrés, garni de six petits pilliers, dans laquelle térache sont deux angles portant les armoiries de feu Mgr Guillaume Aux Cousteaulx, qui a donné ledit ymage sainct Jacques le Majeur, encassé en cristal garny d'argent, et poise le tout, y comprins garnitures de dedens le pied et soubz ladit terrache, qui est de léton, LV marcz d'argent ».

 
 

A droite, dans le jubé, l'autel contenant une relique de saint Jacques
A droite, dans le jubé, l'autel contenant une relique de saint Jacques
Nous savons par Pagès que l'argent était doré en plusieurs endroits, et d'un très beau travail, et que l'apôtre y était représenté « vêtu d'un manteau par-dessus ses habits, avec le bourdon à la main, la besace à son côté. Une remarque : alors qu’il est spécifié qu’il s’agit du Majeur, il est assis sur une « chaire épiscopale » qui fait référence au Mineur, évêque de Jérusalem… Encore une fois, une confusion entre les deux Jacques.
 
Cette châsse, nous l’avons souligné, a été donnée du vivant du chanoine Aux Couteaux. Il semblerait qu’il l’ait fait faire dès sa nomination, en 1469. Elle était portée, à la procession du 25 juillet qu’il a également fondée, par « quatre maîtres égards » du métier en charge pour l'année de la confrérie des merciers. On retrouve là le lien très net entre la famille et la confrérie.

Le devenir de la confrérie Saint-Jacques des merciers

Après la mort du chanoine Aux Couteaux, on retrouve la confrérie dans l’une des 7 chapelles du chevet, la chapelle Saint-Jacques (chapelle XXVI sur le plan de G. Durand), la première à droite de la chapelle axiale. Une indication donnait la date : « Les marchands merciers de cette ville ont fait faire cette clôture en l’an 1578 ». La chapelle ouverte du jubé était-elle incommode aux réunions ? Le monument funéraire du chanoine a-t-il fait de l’ombre à la confrérie trop proche ? La famille Aux Couteaux s’est-elle éteinte ? Les liens sont rompus. La procession du 25 juillet a-t-elle perduré ? On ne sait.
L’abbé Daire1 est le seul à parler de la confrérie. Il écrit que le corps de la mercerie fut institué en 1407 par Charles VI. Une officialisation de la confrérie puisqu’elle existait déjà au XIIIe siècle ? Il rappelle qu’en 1578, les marchands merciers, ciriers, droguistes et apothicaires, appelés « merciers gras » ne formaient qu’un seul corps avec les « merciers secs », marchands merciers « grossiers joiailliers ». Ils se séparent en 1644, la confrérie Saint-Jacques restant aux merciers gras. Les merciers secs en créent une autre, sous le vocable de Saint Louis.
 
Le monument funéraire du chanoine Aux Couteaux a survécu aux « embellissements » du XVIIIe siècle, et c’est une grande chance. L’autel du « Menton de saint Jacques » a été sacrifié et a disparu en même temps que le jubé, dans les années 1750. On peut supposer que la relique a rejoint la chapelle Saint-Jacques, à moins qu’elle n’y ait déjà été transportée en 1578. « Ce reliquaire fut détruit à la Révolution, mais la relique fut sauvée et donnée vers 1801 à la paroisse Saint-Jacques d’Amiens qui la possède encore », en 18152. La relique est aujourd’hui disparue, l’église ayant beaucoup souffert des deux guerres mondiales, particulièrement de la seconde.  
Un jour peut-être, l’épitaphe sera gravée à nouveau et parlera du chanoine Aux Couteaux et des agrandissements photographiques raconteront en détail les scènes haut placées. Le pèlerin fatigué repartira reposé, la tête pleine d’une de ces belles histoires qui jalonnent le Chemin…
 
1 - Daire, Histoire littéraire de la ville d’Amiens, Paris, 1782.
2 - Baron, Jean, L’église ND d’Amiens, 1815, édition Edmond Soyez, 1900.

Bibliographie

- Durand Georges, Monographie de l’église ND d’Amiens, Amiens, 1903, t. II et Atlas.
 
- Desportes, Pierre, « Le mouvement Confraternel à Amiens et en Picardie aux derniers siècles du Moyen Âge », Actes du colloque de Lausanne, Le mouvement confraternel au Moyen Age, 9-11 mai 1985, École française de Rome, Paris, 1987, page. 162-184, éd. 1995.
 
- Baron, Françoise, « Mort et résurrection du jubé de la cathédrale d'Amiens », Revue de l’Art, 1990, p. 29-

- Millet, Hélène, «‘Fasti Ecclesiae Gallicanae’ : des clés pour l'histoire des élites urbaines », Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 1996,  pp. 319-333