Institut recherche jacquaire (IRJ)

Lettre 178 Que faire à Compostelle quand le tombeau est invisible ?


Rédigé par le 14 Mai 2024 modifié le 14 Mai 2024
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Les pèlerins d’aujourd’hui n’imaginent pas la déception de leurs prédécesseurs lorsqu’on leur annonçait qu’ils ne verraient pas le tombeau de saint Jacques. Ces malheureux pèlerins étaient d’autant plus stupéfaits que les annonces étaient faites sur un ton menaçant qui ne souffrait aucun questionnement.
Que faire alors après avoir embrassé une simple statue ? Les chanoines ont fait diversion et proposé la visite de divers lieux, liés à la légende de saint Jacques, où se seraient passés des événements invraisemblables. Il en reste quelques souvenirs qui, remis dans un ordre quasi chronologique, forment une trame originale pour visiter une partie de la vieille ville, en passant et repassant par la cathédrale



Les discours et menaces des chanoines

A partir du XVe siècle ce sont, heureusement, les pèlerins eux-mêmes qui témoignent de leur déception dans leurs récits car aucun autre texte n’existe sur ce sujet.
En 1490, Jean de Tournai retranscrit intégralement le discours qu’il a entendu (en français modernisé) : 

Détail d'une miniature du cartulaire de l'hôpital Saint-Jacques de Tournai
Détail d'une miniature du cartulaire de l'hôpital Saint-Jacques de Tournai


« Celui qui pose la moindre question a fait le pèlerinage en vain. Un des officiers de l’église, lequel avait une robe moitié blanche et moitié vermeille, dit tout haut en trois langues, latin, allemand et français que quiconque ne croyait pas fermement que le corps de saint Jacques soit enchâssé ou maçonné dans le grand autel, comme il est écrit sur le rollet que porte la statue qui est sur le grand autel, où il est écrit hic jacet etc… (ici repose…), celui-là a fait son pèlerinage en vain »

En 1499, le chevalier Arnold von Harff essaie lui aussi de voir le saint corps, proposant même une importante somme d’argent pour obtenir cette faveur. Il se heurte à la même réponse exaspérée : 
 
En 1512, Jehan de Zeilbeke se plaint encore de ce qu’« on donne à entendre que le corps de saint Jacques est sous le grand autel, mais on n’en montre rien aux pèlerins ».

En 1572, le roi Philippe II lui-même ne peut pas approcher du tombeau. On explique à son historiographe, Ambrosio Morales que c’est au XIIe siècle que l’archevêque Diego Gelmirez :
 

« a enfermé le corps du saint apôtre de telle sorte qu'il ne peut plus être accessible, car il était fréquent de le montrer aux rois et aux grands princes qui venaient de toutes parts pour le saint pèlerinage. Ce n’est que par faveur que les archevêques et les rois ont pu accéder à une crypte qui précède la salle murée du tombeau »
 

Ambrosio Morales, sur demande du roi, a pu faire cette visite. Il nous offre ce rare privilège de le suivre, car on ne trouve nulle part ailleurs une telle description :  
 

« L’autel majeur est creux, et dans le mur du côté de l'Evangile, il y a une petite porte fermée, qui ne s'ouvre que pour les archevêques, ainsi que pour les rois, et elle m'a été ouverte sur l'ordre de Votre Majesté. À l'intérieur, il y a deux grandes pierres plates sur le sol, et au bout d'elles, un petit trou, par lequel ne pourrait passer qu'une orange, et il est fermé avec de la chaux : cela mène au creux qui se trouve sous l'autel et ses grandes dimensions, et même au-delà de la chapelle majeure. Dans cette cavité se trouve le corps du saint apôtre dans son tombeau de marbre, tel qu'il a été découvert, ce qui est très célébré dans nos histoires et dans les privilèges des rois très anciens : et bien que toute l'église en dessous soit creuse, lorsque la crypte atteint la chapelle majeure, elle est bloquée par un mur épais pour garder fermé complètement le saint corps ».
 
  

En 1601, enfin, on ouvre le tombeau : il est vide… 
 

Occuper les pèlerins

Les pèlerins sont-ils dupes ? Pas sûr si l’on en croit Jean de Tournai qui, en 1490, s’interroge en voyant le tombeau de saint Jacques à Toulouse. Pour conclusion, dit-il, « je n’en veux point faire débat. Il est en Paradis et à ce je me conclus et accorde… ». En 1499, Arnold von Harff aboutissait aux mêmes déductions dès Venise (où il a vu une tête de saint Jacques et « laisse ces confusions des prêtres au jugement de Dieu », ce qui ne l’a pas empêché de questionner une fois arrivé à Compostelle.
 
En compensation, les chanoines proposent de voir et toucher des objets ou des lieux en relation avec saint Jacques. En 1466, Léon de Rozmital le dit : « Après quoi on nous montra… »
Docilement, les pèlerins obéissent et, pour notre bonheur, racontent l’une ou l’autre fable qu’ils ont entendue. 
D’où l’idée de tracer un itinéraire dans la vieille ville pour marcher dans les pas de saint Jacques, vivant ou mort.

  • Dans la cathédrale, saint Jacques a vécu : il a posé là son bourdon, il y a habité et prié.
  • Mort, il est arrivé de Padron : la fontaine aux bœufs le rappelle.
  • Pélage a retrouvé son tombeau : on visite le lieu de vie de l’ermite.
  • Un couvent a été construit pour garder le tombeau : on visite la chapelle, la Corticela (intérieur et extérieur).
  • Lieu d’un miracle de saint Jacques : saint François a une révélation
  • Retour sur les toits de la cathédrale : la gestuelle des pèlerins à la « croix des haillons ».

Le bourdon de saint Jacques

Jusqu’en 2010, le bourdon de saint Jacques était suspendu à un pilier de la cathédrale. Il devait y être déjà en 1512 car Jehan de Zeibeck écrit : « Devant le chœur, une colonne creuse. On met sa main dessous et on tâte comme un fer aigu et un bâton. On dit que c’est le bourdon de saint Jacques le Grand ». Il a été déplacé dans la salle du Trésor de la cathédrale. 
Léon de Rozmital est le pèlerin qui décrit le mieux ce bourdon et la raison de sa présentation :

« Après quoi on nous montra le bâton avec lequel le saint avait l'habitude de parcourir le monde entier, qui se trouve fixé à l'autel et recouvert de plomb. En effet les pèlerins en arrachaient de petits morceaux, de telle sorte qu'il aurait été entièrement détruit si le pape ne l'avait fait protéger à temps par une enveloppe de plomb. Plus rien de ce bâton n'est visible excepté la pointe en fer dont on peut toucher l'extrémité ».


D’autres, cherchant un peu plus de vraisemblance, disent que ce bourdon a été trouvé dans le tombeau. Pendant qu’on se trouve dans le Trésor, admirer le « chef » de saint Jacques et, sur son cou, l’emprise déposée par Suero de Quiñones (voir les lettre 20 et 34 dans « pèleriner confiné »). Et la statuette-reliquaire offerte par un bourgeois parisien au XIVe siècle, celle qui est portée en procession aujourd’hui lors des grandes fêtes. Elle contient seulement une dent de saint Jacques… (elle est décrite dans la lettre 20).

Le logis de saint Jacques et sa croix

Antoine de Lalaing, lui, est monté sur les toits de la cathédrale. Il y a vu un lieu et un objet qui n’existent plus, le « logis où saint Jacques habita » et « la croix avec laquelle saint Jacques prêchait ». Cette croix n’a rien à voir avec celle que nous verrons en montant nous aussi sur les toits à la fin du circuit, la « croix des haillons ».

Rua de Franco, 5. La fontaine des bœufs

Cette fontaine est celle où les bœufs qui portaient le saint corps arrivé à Padron firent jaillir cette fontaine et refusèrent d’aller plus loin. La légende est racontée dans la lettre « pèleriner confiné » n°52. Les disciples comprirent qu’ils étaient arrivés au lieu où saint Jacques voulait être inhumé.
La coquille qui surmonte la fontaine est la preuve d’appartenance au chapitre de la cathédrale.

Plaza Alfonso el Casto se trouvait Pélage quand il retrouva le tombeau

Nous sommes sur un point haut dans la vieille ville, face à la faculté d’histoire et géographie.
La statue est posée à l’endroit exact où Pélage priait lorsqu’il a vu des lumières en contrebas, dans un bosquet. Alphonse le Chaste était roi à ce moment et résidait à Oviedo. Prévenu, il prit aussitôt la route et se rendit sur les lieux. Il est donc le premier pèlerin venu à Compostelle prier sur le tombeau de saint Jacques. Il s’est trouvé là avec Pélage et l’évêque d’Iria venu lui aussi.
 

Logique qu’on y place sa statue… en 1965 seulement, mais année Sainte longuement préparée.
Cette statue est la copie d’une statue érigée en 1942 à Oviedo et offerte par la principauté des Asturies.
Cette légende est bien connue encore des habitants de Compostelle, qui se la transmettent de génération en génération. (merci, Ester Olveira Olveira !)
Sur le socle de la statue :
 
ALFONSO II EL CASTO
PRIMER REY PEREGRINO
LA CIUDAD DE OVIEDO A LA
DE
SANTIAGO DE COMPOSTELA
AÑO SANTO 1965
 
Sur la plaque posée plus tard le renouvellement de la fraternité entre les deux villes et, devant, une grande croix des anges. (cl. @alfonsoreycasto)

A l’extérieur et à l’intérieur de la cathédrale, la 1e église construite près du tombeau

Lettre 178 Que faire à Compostelle quand le tombeau est invisible ?

Elle était l’église du monastère fondé au Xe siècle pour la garde du tombeau. Progressivement, la cathédrale qui s’agrandissait se rapprocha d’elle jusqu’à l’englober au XVIIIe siècle, (ce que montrent très bien ces trois plans). Elle est devenue une chapelle de la cathédrale en perçant un couloir entre les deux. Son portail, qui ouvrait autrefois sur l’extérieur, ouvre maintenant sur ce couloir.

De tous les lieux légendaires visités, cette chapelle est la seule à être historique. Elle est d’autant plus émouvante qu’à l’extérieur, on passe près d’elle sans la voir, malgré son clocher-mur qu’elle a conservé.

Miracle de saint Jacques au couvent San Francisco

Le couvent est aujourd’hui un grand hôtel mais on peut librement visiter l’entrée où se trouvent les souvenirs de saint Jacques, saint François et Cotolay. Car c’est dans la cathédrale que saint François aurait eu sa vision
La première légende du pèlerinage à Compostelle apparaît au XIVe siècle dans un texte titré Actus beati Francisci et sociorum ejus, traduit ensuite en italien sous le titre Fioretti, puis en français sous celui de Les petites fleurs de saint François.

« Saint François, au début et à la fondation de l'Ordre, par dévotion, se rendit à Saint-Jacques-de-Compostelle.  Etant une nuit en prière dans l’église de saint Jacques, fut par Dieu révélé à saint François qu’il devait établir moult couvents par le monde pour que son ordre se multiplie et croîsse en grande multitude de frères ».


Au XVIIe siècle, un Récollet (franciscain réformé) irlandais, Lucas Wadding enrichit cette légende. C’est un résumé qui fut gravé en 1798 sur le mur ouest de l’entrée de l’actuel hôtel du couvent San Francisco à Compostelle.

 « Quand notre Père saint François est venu visiter l’apôtre saint Jacques, il a été l’hôte d’un pauvre charbonnier appelé Cotolay dont la maison se trouvait proche de l’ermitage de san Payo au pied du mont Pedroso. Le saint passait ses nuits en prière sur cette colline où Dieu lui ordonna de faire bâtir un couvent à l’endroit qu’on appelle Val-de-Dieu et Val-d’Enfer. Sachant que ce lieu appartenait au monastère de Saint-Martin, le saint demanda au Père abbé de le lui céder en échange, chaque année, d’un panier de poissons. Le Père accepta et le saint signa un contrat, comme l’attestent les anciens de Saint-Martin qui l’ont vu et qui l’ont lu. Une fois l’endroit acquis, le saint dit à Cotolay : « Dieu veut que tu bâtisses un couvent pour mon Ordre ». Cotolay lui rétorqua que comment un pauvre charbonnier pourrait s’attacher à une telle entreprise. « Va jusqu’à la fontaine, lui répondit le saint, et là-bas Dieu te fournira les moyens ». Cotolay obéit et il trouva sur place un trésor qui lui permit de bâtir le monastère. Dieu bénit la maison de Cotolay qui fit un beau mariage et devint régent de la ville où il fit lever des murailles qui précédemment passaient à travers le quartier de l’Azabacheria et qui maintenant bordent le monastère de San Francisco. Son épouse a été enterrée à la Quintana et Cotolay, fondateur de cette maison, dans une urne qu’il a lui-même choisie. Il est mort dans la paix du Seigneur en 1238 »


Un tombeau dit « de Cotolay » fut placé en vis-à-vis de cette plaque gravée. On l’a surmonté de cette inscription :
A Cotolay fondateur de ce couvent le 6e jour 
d’octobre de l’année 1728. 
Elle a été habilitée et on a commencé à 
utiliser cette porterie le 13e jour 
de juin de 1826. 
Ce qui semble vouloir dire que l’entrée actuelle de l’hôtel (la « porterie »), a été aménagée en 1728 mais utilisée seulement en 1826.

Retour à la cathédrale : dévotions à la croix des haillons

Dans le registre de la confrérie Saint-Jacques de Provins (recopié au XVIIIe siècle), un pèlerin raconte

« Le pèlerinage serait très inutile [si on ne se soumettait pas à ce rituel] puisque c'est par là qu'on gagne l'indulgence : les pèlerins montent sur une plate-forme élevée, ils attachent quelques lambeaux de leurs habits à une croix de pierre qu'on y a élevée ; ils passent trois fois sous cette croix par un endroit si étroit qu'ils sont contraints de se glisser sur l'estomac contre le pavé en courant les risques de se crever s'ils ont trop d'embonpoint ». 

En 1502, Antoine de Lalaing dit seulement : « ne passent pas les pèlerins qui sont en état de péché mortel ».
Aux mêmes époques, ce rituel se pratique à Padron au haut de la colline où saint Jacques s’était réfugié et à Muxia dans les pierres qui sont les débris du bateau de la Vierge venue visiter saint Jacques.
 
Sur les toits de la cathédrale, la disposition a changé depuis cette époque, la croix d’aujourd’hui est métallique. L’histoire qui affirme que là les pèlerins brûlaient leurs vêtements est moderne. Aucun document d’aucune sorte n’en parle.

Sources et bibliographie

Arrivée des pèlerins dans le cœur de la cathédrale de Compostelle, Maître du livre d'or de Dresde. Frontispice du Cartulaire de l'hôpital Saint-Jacques de Tournai, vers 1489. Tournai, bibliothèque de la ville, manuscrit 27, fol.1, détail. ©Tournai, BM.
 
The Pilgrimage of Arnold Von Harff, Knight, from Cologne, through …. France and Spain, which he accomplished in the years 1496-1499, rééd. Malcolm Letts, 2010.

-Lalaing A. de, Le premier voyage d’Espaigne (1501-1502), éd. M. Gachard, Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, Bruxelles, 1876, t. I, chap. 23, p. 158-159.
 
- Jehan de Zeilbeke, Douai, bibl. mun., ms. 793… fol. 34 Livre de voyages de Messire Jehan de Zeilbeke, chevalier de Jérusalem, éd. Denise Péricard-Méa, Récits de pèlerins de Compostelle, éd. La Louve, Cahors, 2011, p.194 et svtes. 
 
- Viage de Ambrosio de Morales… para reconocer las reliquias de santos, sepulcros reales, y libros manuscritos de las cathedrales, y monasterios, 1572, éd.Fr. Henrique Florez, 1765, p. 118 et svtes.
https://minerva.usc.es/xmlui/handle/10347/8267
 
-Le voyage de Jean de Tournai, éd. Fanny Blanchet, Denise Péricard-Méa, La Louve Cahors, 2012 (Valenciennes, bibl. mun. ms.493, fol. 291v°-292).

-Lopez, Atanasio, ofm, Archivo Ibero-Americano, Madrid, t.1, 1914, p.28-34,
https://ustdigitallibrary.contentdm.oclc.org/digital/collection/archibeamer/id/3183

-Beaulieu, Ernest-Marie de, fm cap, dans Etudes Franciscaines, Paris, t.16, 1906, p.66-69.

-Leon de Rozmital, De la Bohême jusqu'à Compostelle. Aux origines de l'idée d'union des Etats européens, éd. Denise Péricard-Méa, Biarritz, Atlantica Séguier, 2008.