Institut recherche jacquaire (IRJ)

En France, les réglementations des pèlerinages à l’étranger sous Louis XIV (1643-1715) et Louis XV (1715-1774)


Rédigé par le 10 Mars 2023 modifié le 29 Avril 2023
Lu 278 fois

Pendant plus d’un siècle, les pèlerinages à l’étranger n’ont pas été interdits mais réglementés, c’est-à-dire soumis à l’approbation des autorités civiles et religieuses. Les pèlerins n’en n’ont pas moins continué à aller à Compostelle : l'Espagne reste un bastion catholique face au protestantisme et les prescriptions du concile de Trente (1545-1563) ont condamné beaucoup de dévotions locales. L'Eglise encadre le peuple au plus près.



C'est également le début du « grand renfermement » qui vise à cacher les pauvres, la pauvreté étant devenue un vice. Au temps des guerres de Louis XIV, puis de Louis XV qui ont ruiné la France, ces pauvres gens deviennent de plus en plus nombreux ; des hommes cherchent leur pain ailleurs ou fuient la conscription. Les réglementations des pèlerinages les visent tout particulièrement.

De plus, on constate que ces édits royaux correspondent souvent à des moments de tension entre les royaumes de France et d’Espagne. C’est pourquoi chaque titre de texte est précédé de quelques indications sur le contexte de l’époque où il est diffusé. Il est suivi d'un lien permettant sa consultation et donnant sa référence

A la mort de Philippe IV d’Espagne (1665), beau-père de Louis XIV, ce dernier, en tant qu’époux de Marie-Thérèse revendique les Pays-Bas espagnols car sa dot promise en renoncement de ses droits en Espagne n’avait pas été payée.
Pour partir en pèlerinage, il faut l’autorisation de ses parents, contresignée par un juge royal. Le contrevenant est puni comme vagabond.

1665 Règlement du roi

Règlement du roi qui défend, sous peine d’être puni comme vagabond, d’aller en pèlerinage sans passeports, qui ne pourront être expédié que sur le consentement des père et mère, ou en cas de décès, des deux plus proches parents donné par acte authentique

France et Espagne sont encore en opposition à propos des sommes dues pour le renoncement de la reine au trône d’Espagne (Guerre de Dévolution 1667-1668) puis la guerre de Hollande (1672-1678) à propos des possessions espagnoles dans les Flandres.
Six ans plus tard, en 1671, pour sortir de France il faut l’autorisation de la famille, l’aval des autorités religieuses et civiles. Les contrevenants récidivistes sont menacés du fouet et des galères, au choix des juges.

1671 Edit pour la répression des abus

Edit pour la répression des abus qui se commettent dans les pèlerinages. Fontainebleau
 

D’année en année, les positions se durcissent. Louis XIV n’hésite pas à condamner aux galères à perpétuité les récidivistes qui franchissent illégalement les frontières sous prétexte de pèlerinage. 

1686 Nouvelle publication de l'édit de 1671

En 1686 le roi republie l’édit de 1671, sur un ton encore plus ferme et en énumérant les manières utilisées par les pèlerins pour contourner la loi.

Référence et accès au texte :
Peuchet, M., Collection des lois, ordonnances et règlements de police, 2e série, vol. 1, Paris, 1818, p. 461

 
1701, Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, monte sur le trône d’Espagne sous le nom de Philippe V. Début de la Guerre de Succession d’Espagne. Louis XIV reconnaît que Philippe V peut éventuellement lui succéder sur le trône de France.
En 1715, à la mort de Louis XIV, le dauphin Louis XV a cinq ans. Jusqu’en 1723, le gouvernement est exercé par le Régent Philippe d’Orléans. C’est à sa demande qu’en 1717, cette ordonnance interdit totalement les pèlerinages et l’octroi d’autorisations. Deux craintes majeures : que des jeunes soient enrôlés de force en Espagne, que des soldats désertent. Les frontières sont fermées à tous. La France vient de signer (avec l’Angleterre et les Provinces-Unies) la Triple Alliance contre l’Espagne afin d’assurer le respect du traité d’Utrecht.

1717 Ordonnance du roy

Ordonnance du roy portant défenses à tous ses sujets d’aller en pèlerinage en pays estranger, sous les peines y contenues.  

1721 - Un écho de l'ordonnance de 1717 en Normandie

Le 29 août 1721 les frères de ladite confrérie (Saint-Jacques de Lisieux1) adressent une requête à l’évêque pour

« qu’il soit permis de recevoir des frères qui ayant fait le pèlerinage de Toulouse au lieu de celuy de Galice devenu impossible par les deffenses de sortir du Royaume ».
Nous ignorons la teneur de la réponse, reçue le 1er septembre 1721.

 


1 -  Archives Départementales de l’Eure, G 2210, fol. 70 (Pierre Hébert, membre de l’association Normandie)



L’interdiction semble avoir été levée car, le 27 mars 1721 le roi Louis XV est fiancé à la fille du roi d’Espagne Philippe V, Marie-Anne-Victoire, dans le cadre d’une nouvelle Triple Alliance France-Espagne et Angleterre.
 
1725, les fiançailles sont rompues, ce qui est mal vécu en Espagne. La même année, Louis XV épouse Marie Leszczynska. 
1738, les tensions reprennent. L’année suivante, nouveau conflit entre la France et l’Espagne. Les règlements sont repris de ceux de 1686, inchangés.

1746 - Un écho des interdictions dans le Rituel de Bourges

Ce rituel est « publié par l’autorité de Mgr. Frédéric Jérôme de Roye de La Rochefoucauld, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit »
L’énoncé des titres indique que ce rituel sera observé non seulement à Bourges mais dans toute l’Aquitaine. L’exemplaire numérisé par Google montre qu’il a été diffusé ailleurs, puisqu’il provient de la Faculté de Théologie de Chantilly, dans l’Oise.
Mgr. de La Rochefoucauld rappelle aux prêtres que les pèlerins sont tenus d’obtenir non seulement l’autorisation de leur évêque mais également du roi. Il adhère pleinement aux restrictions exigées, qui ne peuvent que garantir l’authenticité des pèlerinages. Il prouve en même temps que l’Eglise ne se place plus au-dessus du roi, auquel elle accepte d’obéir.

BÉNÉDICTION DES PÉLERINS,
qui vont par dévotion à Jerusalem, à Rome, à saint Jacques en Galice et autres lieux saints.
 

La déclaration de 1686 est toujours d’actualité car elle est réimprimée partout en France en 1769. C’est seulement à partir de ces années que les archives conservent des traces d’arrestations dans différentes régions du royaume. Elles sont connues par les papiers confisqués, restés dans les dossiers de police.

1769 Déclaration du roi

Déclaration du roi qui déffend les pèlerinages sans permission du roi et des évêques diocésains. Du 7 janvier 1686 (voir ci-dessus)

1774 Conséquences des interdictions : des arrestations, Dossier I

Archives départementales du Gers, C 342
Certificats délivrés par les syndics de la ville de Saint-Etienne et par MM. Fromage et Dulac, curés de ladite ville, relativement à deux jeunes gens qui se rendaient à Saint-Jacques en Galie et avaient été arrêtés à Auch (15 juillet 1774)

1 - Nous syndics des habitants de la ville de Saint-Etienne-en-Forez, certifions et attestons à tous qu’il appartiendra que Claude Blanc, éperonnier, fils de défunt Claude Blanc et de Jeanne Damien, armurier, demeurant en cette ville, cette dernière vivante, et Médard Dervieu, fils de défunt Gabriel Dervieu, d’environ 16 ans, se sont toujours bien comportés sans qu’il nous soit jamais parvenu aucun sujet de plainte sur leur compte, qu’ils sont partie de la dite ville il y a environ un mois et demi dans le dessein d’aller à Saint-Jacques en Galice ou plus se sont voués et de revenir de suite à leur travail, ainsi que nous nous le sommes fait certifier par leurs parents qui ont requis le présent que nous avons signé, fait contresigner par notre secrétaire greffier et par icelluy apposer le sceau des armes de la dite ville, en notre hôtel aud. Saint-Etienne, le 15 juillet 1774.


2- Je certifie que Médard Dervieu, âgé d’environ 16 ans est mon paroissien et qu’il n’est parvenu aucune plainte sur son compte pendant le temps qu’il a été dans ma paroisse à Saint-Etienne. 16 juillet 1774. 


3- Monseigneur, Les parents des deux jeunes voyageurs qui ont été arrêtés et qui sont détenus es prisons royaux comme errants et vagabonds vous supplient d’avoir égard à leurs réclamations et qu’après avoir été examinés, ces certificats des syndics de notre ville à icelui joints, ceux de Mrs. Dulac et Fromage, curés de nos paroisses de Saint-Etienne, légalisés par le juge de la dite ville. Vous y verrez, Monseigneur, que les jeunes gens sont des ouvriers qui n’ont point de plainte sur leurs comptes puisque les gens publics joignent nos réclamations à la nôtre. Nous supplions votre Grandeur de leur accorder les assistances et les passeports nécessaires pour accomplir leurs pèlerinages s’ils sont dans le désir de le poursuivre, en quoi nous ferons grâce et justice dans nos prières et nos vœurx pour la conservation et la prospérité des jours de votre grandeur seront le prix. Claudine Blanc et Toinette Allemande (??) 16 juillet.
 


  ​4- Nous… curé de la paroisse de ND à Saint-Etienne, certifions que Claude Blanc, âgé d’environ 18 ans d’icelle susdite paroisse et de bonne vie et mœurs, qu’il est parti de cette cette ville pour accomplir un vœu qu’il avait fait d’aller à Saint-Jacques en Galice en foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat à Saint-Etienne le 15 juillet 1774. Fromage, curé. Nous, Pierre Antoine Fromage, auprès le parlement premier juge civil criminel de la police de la ville de Saint-Etienne-en-Forez, certifions que led. Fromange qui a délivré et signé le certificat dessus dit est curé de la paroisse de ND de la cette ville et que foi soit ajoutée à la signature en cette qualité, en foi de quoi nous avons délivré le présent certificat en notre hôtel de Saint-Etienne le 16 juillet 1774.


1777 Conséquences des interdictions : des arrestations, Dossier II

Archives départementales du Gers, C 342
1-    Début octobre 1777, l’Intendant d’Auch, Mr. Doye de La Boulaye reçoit cette lettre du lieutenant général du siège de Béziers pour récupérer les biens de 5 pèlerins de sa juridiction arrêtés à Pau.

« Quoique je fasse dans mon ressort pour empêcher les pèlerinages à St. Jacques de Compostelle, de pauvres paysans se hasardent à entreprendre le leur sans certificat. Il en résulte qu'ils sont arrêtés. Quelques hommes de Montblanc (Hérault, arr. Béziers, c. Servian) dont je puis vous attester la probité furent mis au dépôt de mendicité de Pau. L'officier de maréchaussée qui les y fit conduire s'empara de leurs effets et n'a pas voulu les leur remettre lorsqu'on leur a rendu la liberté ; ce qu'il y a de plus fâcheux pour eux encore c'est que, leurs parents leur ayant envoyé de l'argent par la poste, le concierge du dépôt à qui cet argent fut adressé le retient et ces misérables sont exposés ou à perdre tout cela qui leur tient au cœur, ou à faire, pour le ravoir, un voyage qui leur coûterait plus que ça ne vaut. J'ai cru, Monsieur, par pitié pour eux, devoir implorer votre charité et vous prier d'écrire à M. l'intendant de Bayonne (dont dépend Pau) pour faire rendre à ces pèlerins, dont vous trouverez le nom aux pièces jointes, ce qu'on leur a gardé injustement »


2- 11 octobre 1777
L’Intendant d’Auch frappe plus haut et envoie cette demande à la Généralité de Montpellier, qui regroupe les Intendances de la Région.

« Permettez-moi, Monsieur, de vous envoyer la copie d'une lettre que j'ai reçue du lieutenant général du siège de Béziers en faveur de cinq pèlerins du lieu de Montblanc en Languedoc, qui marchaient sans passeports, ont été arrêtés et conduits au dépôt de Pau dont ils ont ensuite été élargis (libérés). Les misérables réclament différents objets et de l'argent qu'on leur a retenu et dont ils ont le plus grand besoin. Voulez-vous bien donner vos ordres pour qu'ils leur soient restitués ? »


3- Pau, le 19 octobre 1777
Réponse de l’officier de police de Pau, un subalterne : 
 

Monseigneur, Les cinq pèlerins de Montblanc étaient déjà partis lorsqu'une somme de 102 livres que leur envoyaient leurs parents fut remise au concierge du dépôt. La déclaration de la directrice de la poste est ci-jointe. Le concierge leur accusa réception de cette somme… il la renvoie par le courrier d'aujourd'hui. Il a excusé son retardement sur les démarches dont ils l'avaient chargé pour leur faire parvenir avec l'argent leurs bourdons, leurs rochets, leurs reliques, leurs passeports et autres papiers. Mr. St. Tray ne voulut pas qu'on leur rendit ces effets et il persiste dans son refus. Il dit qu'il en use toujours ainsi à l'égard des pèlerins. Conformément aux ordres du ministre à qui seul il est tenu de rendre compte de ces opérations le concernant. Il en usa de même, en effet, malgré ma réclamation, pour les nommés Marry et Cruisy, pèlerins d'Auvergne. Permettez-moi, Monseigneur, de vous rappeler que, d'après votre lettres du 31 mai dernier, je remis à ces deux pèlerins 12 livres. M. Ruynes, subdélégué de Murat près Saint-Flour vous avait prié de leur faire avancer cette petite somme avec promesse d’en envoyer le remboursement. Il ne s’est pas exécuté encore. Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. Perrin


4- Pau, le 25 octobre, Réponse de Mr. Saint-Tray, officier de police de Pau, à l’intendant d’Auch

Monsieur, J’ignore très parfaitement ce que vous voulez dire par la … (mention ?) des effets de cinq pèlerins. Le greffe de la maison où l'on porte les effets des gens arrêtés par les cavaliers en répond et non moi. L'on vous en a encore imputé sur mon compte, monsieur, dans cette occasion. Je puis encore moins concevoir comment monsieur Perrin peut vous avoir mandé que je persistais dans mon refus par la raison que je n'en devais rendre compte qu'au ministre. Je n'ai pas vu Mr. Perrin, monsieur, depuis près de six semaines. Comment donc aurais-je pu lui tenir pareils propos ? Le fait est que le greffier de la maison chargé des effets de ces cinq pèlerins que je viens de faire venir devant moi et à qui j'ai fait part de votre lettre m'a affirmé avoir remis à tous ces gens tous leurs effets, comme hardes, etc. et cela même en présence de témoins. Vous voyez donc, monsieur, que l'on vous a trompé en vous mandant que je ne voulais pas rendre les effets de ces cinq pèlerins. Si toutefois on appelle effets des papiers, des bourdons et des chaperons de cuir que je me suis fait une loi d'ôter à tous ces gens-là autant que j'en trouverai et que je ne leur rendrai jamais, les déchirant de suite et les faisant brûler pour leur faire voir par là qu'ils sont traités encore très doucement, puisque les ordonnances du roi concernant les pèlerinages, renouvelées par Mr. d'Aime votre prédécesseur condamnent les pèlerins aux galères perpétuelles. Je les crois quittes à fort bon marché lorsqu’ils sont condamnés à la maison de force parce qu’ils sont trouvés mendiants et que l’on leur ôte leurs bourdons et leurs chaperons de cuir dont ils ne doivent conserver aucune marque sans s’exposer à être regardés partout comme contrevenants aux ordres du Roy. J’ai l’honneur, Monsieur, de vous envoyer ci-joint un procès-verbal fait par la brigade de Saint-Palais qui constate la mauvaise volonté des officiers municipaux de la dite ville pour faire les réparations que vous avez ordonnées vous-même à la caserne. Je vous prie de vouloir bien donner de nouveaux ordres et de témoigner que vous voulez être obéi autrement rien ne sera fait et nous serons toujours en souffrance. J’ai l’honneur d’être respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. St. Fray.