Institut recherche jacquaire (IRJ)

Donativo, mot fétiche du pèlerinage contemporain.


Rédigé par le 29 Décembre 2015 modifié le 2 Février 2024
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La question de la concurrence entre divers types d’hébergement mérite un examen au plus proche possible du terrain. Il en va de l’intérêt commun. Quel rôle peuvent jour les associations de pèlerins ? Existe-t-il des exemples de situations de conflit résolues à l’amiable ?



Un mot nouveau dans le langage pèlerin

Ce mot espagnol signifie « don, présent ou offrande ». Un donativo est un don qu’un prestataire attend en échange d’un service. Son montant - en principe inconnu du prestataire puisque déposé anonymement dans un tronc - est laissé à l’appréciation du bénéficiaire. Contribution financière non obligatoire, il s'oppose à prix ou tarif mais n’est en aucun cas synonyme de gratuité. Par extension le même mot désigne le prestataire acceptant ce mode de paiement, voire la prestation et s'utilise comme adjectif ou adverbe. Il est devenu omniprésent dans le langage pèlerin :
Le « refuge des Etoiles est donativo » ; « le repas est payant mais le couchage est donativo » ou « Madame Emilie est donativo »,  « le gîte est payant mais une séance de relaxation est proposée en donativo ».  A cette étape il n'y a pas de donativo.  Les donativos de fruits et boissons sont plus appréciés que les distributeurs de Coca-Cola.

Une pratique de plus en plus répandue

Engagés dans une démarche chrétienne, les premiers pèlerins du XXe siècle se tournèrent naturellement vers les curés pour trouver un gîte au presbytère ou dans un local paroissial. Et ceci jusque dans les années 1990. Les curés répondirent à ces sollicitations à la mesure de leurs moyens. Sans besoin immédiat de rentabiliser des prestations, au demeurant modestes à l’origine et peu habitués à vendre leurs services, ils se contentèrent de recevoir ce que le pèlerin voulait bien donner. Ainsi naquit le donativo. En Espagne, le développement du pèlerinage conduisit, à partir du début des années 1980, à l’aménagement de locaux d’accueil pour les pèlerins, à côté, ou en l’absence, d’hébergements commerciaux. Ces initiatives vinrent le plus souvent de prêtres ou de paroisses qui ne pouvaient plus satisfaire les demandes ou souhaitaient développer le pèlerinage. La plupart choisirent la formule du donativo dans l’esprit désintéressé de la charité vécue en Eglise. Le cas de Graňon où il était offert au pèlerin de puiser dans la caisse du donativo  s’il était dans le besoin reste la manifestation la plus exemplaire de cet esprit. En France, le premier accueil donativo a été l’Hospitalité Saint-Jacques à Estaing dans le diocèse de Rodez, née, en 1992, de l’initiative d’Elisabeth et Léonard Tandeau de Marsac et Louis-Marie Gousseau. Leur intuition, allant plus loin que les initiatives espagnoles, fut de créer une communauté laïque au service des pèlerins. Leur projet a été approuvé, facilité puis officialisé par l’Eglise. Il ne s’agissait plus de proposer un simple hébergement mais bien un accueil par une communauté partageant sa vie de foi.
Une floraison d’accueils privés, publics ou associatifs pratiquant le donativo a accompagné l’augmentation constante du nombre de pèlerins, beaucoup se déclarant « accueils chrétiens ». La pratique est peu à peu entrée dans la mentalité pèlerine au point qu’elle est considérée comme une tradition du pèlerinage. Elle est même devenue un des éléments constitutifs de l’esprit du chemin au même titre que tolérance, ouverture, liberté, fraternité ... et certains pensent que sa disparition « dénaturerait le chemin ».

Qui pratique le donativo ?

Le nombre croissant d’hébergements proposant le donativo, est une source d’inquiétudes et parfois de plaintes des hébergeurs classiques soumis à des règles commerciales strictes. A leurs yeux et selon leur expérience, les donativos sont une concurrence déloyale. Qui sont donc ces concurrents ?
 
Comme les raisons de prendre le chemin, les raisons de s’installer durablement au service des pèlerins dans une relation non commerciale sont multiples et propres à chacun, individus, municipalités, paroisses, associations ...
Une première motivation, commune à tous, est résumée par cette affirmation généreuse qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité chez les pèlerins :
Le bénéfice du pèlerinage est tel que nul ne doit en être privé quels que soient ses moyens.
Le donativo est présenté comme une – sinon LA - solution facilitant l’accès du pèlerinage à tous.
Une seconde motivation est propre aux anciens pèlerins, soucieux de « rendre ce qu’ils ont reçu sur le chemin ». Ils ont été à ce point marqués par leur « Aventure » qu’ils rêvent de la faire durer, de continuer à vivre l'ambiance et l’esprit du chemin, nourri de partages et de rencontres, de gratuité et de charité. Ils souhaitent le faire découvrir et le transmettre en proposant de l'expérimenter. Ils s’installent sur le chemin pour y pratiquer un accueil permanent :
J’ai fait le chemin de Compostelle du Puy en Velay à Saint Jean Pied de Port, puis une partie du chemin espagnol. J’ai trouvé cette Aventure exceptionnelle. Alors, j’ai acheté une maison sur le Chemin, dans un village qui voit passer des dizaines de pèlerins chaque jour, pour la partager avec ces marcheurs. Les soirées sont très riches et conviviales … avec des pèlerins de nationalités et d’horizons très différents, Bretons, sud Africaines, Brésiliens, Américains, Anglais ! L’ambiance entre pèlerins est énorme …
Collectives ou individuelles, ces initiatives peuvent être considérées comme relevant d’une catégorie de « professionnels du donativo ». Le « donativeur » habituel attend de ceux qui peuvent contribuer au-delà du coût de la prestation reçue une compensation pour ceux qui paient moins. Il collecte ainsi des dons lui permettant d’exercer la charité.
 
A côté de ces prestataires exclusifs en donativo, des professionnels du secteur touristique proposent eux aussi aux pèlerins des formules donativo à côté de leurs prestations traditionnelles. Ainsi un hôtel restaurant peut-il proposer une tente ou un mobile-home en donativo, voire un simple emplacement de camping avec accès aux sanitaires en donativo et la restauration selon les modalités classiques. Il existe aussi des prestataires du secteur commercial pratiquant exclusivement le donativo pour les pèlerins.
 
D’autres hébergements sont proposés par les associations de pèlerins sous la forme des réseaux de « familles d’accueil », vivant sur le chemin ou à proximité, qui ouvrent occasionnellement leur porte à l’étranger de passage, à titre gratuit, en donativo ou avec paiement, sans autre publicité que le bouche à oreille au sein du réseau. Cette catégorie d’accueillants nous paraît ne pas constituer une concurrence possible pour les prestataires du secteur commercial.
 

Réflexions sur la concurrence

Comment analyser la question de la concurrence entre les hébergements donativo et les propositions classiques des hébergements commerciaux ?
 
Il arrive que des écrits de pèlerins, opposent le donativo aux pratiques commerciales avec une connotation négative pour ces dernières. Le patron d’une auberge ou d’un hôtel et le donativeur sont vus et jugés différemment. Le premier reçoit des clients qu’il exploite pour son profit en vendant ses prestations. Le second accueille des amis ou des frères. Il leur offre le gîte et le couvert, sans attendre une rémunération mais un don. La réalité n’est-elle pas plus complexe ? Les pèlerins peuvent-ils se contenter de ces vues sommaires ? Le pèlerinage a un coût, ne pas soupçonner ceux qui en vivent et chercher à les comprendre pourrait aussi être une vertu à cultiver. Quel rôle pourraient jouer là les associations de pèlerins ?
 
La première question soulevée a été celle des taxes de séjour que les donativos ne collectaient pas. Cette question, sans doute marginale, a été jugée par le tribunal de Rodez en 2009. Voici un extrait du jugement rapporté, en 2010, par un blog du site du Pèlerin Magasine
… en l’état de ces textes (code général des collectivités territoriales, article L 2333-26 et suivants, articles R 2333-43 et suivants), le législateur […] n’a point manifesté son souhait d’imposer (dans le sens de prélever un impôt) les activités dites spirituelles, d’accueil, d’entraide et de partage, exemptes de rémunération, ce qui permet assurément à un accueil bénévole sur le chemin de Saint-Jacques d’affirmer qu’il « doit absolument persister dans notre société des espaces de vie bénévoles et non lucratifs, assurant une grande part du lien social ».
Il appelle des commentaires et des questions. Le jugement porte sur des activités « exemptes de rémunération ». Est-ce bien le cas des prestations proposées en donativo ? L’accueil de pèlerins comprenant la fourniture d’un hébergement avec repas, couchage et douche peut-elle être incluse dans des « activités dites spirituelles » ? Cette présentation qui joue sur les mots n’est pas propre à inspirer la confiance.
 
Les donativeurs sont maintenant assujettis au paiement des taxes de séjour. Cette disposition semble équitable car le donativeur reçoit des hôtes régulièrement et à titre onéreux (donativo n’est pas synonyme de gratuité). Mais toutes les inquiétudes du secteur commercial n’ont pas disparu pour autant.
 
Après l’extrait du jugement, le blog précité poursuit :
Cela permet également à l’accueil bénévole de considérer implicitement qu’il existe deux itinéraires, l’un touristique, commercial et onéreux, justifiant d’un paiement d’une taxe d’état et un autre bien antérieur, sur lequel il (l’accueil) se trouve, le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle, et où il accueille et héberge spirituellement, les pèlerins et notamment les plus démunis d’entre eux.
Il a été beaucoup question pendant l’été 2015 de l’accueil bénévole de Saint-Privat-d’Allier dont il est ici question.
Comment ce blog a-t-il pu rapporter sans commentaires de pareils propos ? Cautionne-t-il la distinction entre un itinéraire « commercial et onéreux » sur lequel la taxe de séjour et autres impôts devraient être acquittés et le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle où la saucisse aux lentilles et le lit proposés contre donativo n’a plus qu’une dimension spirituelle ?
 
Indépendamment de ce cas il est important de s’interroger sur les autres éléments qui interviennent dans la question de la concurrence entre donativos et hébergements commerciaux.
Il est difficile d’entrer dans le détail de situations trop différentes. Voici néanmoins quelques points d’interrogation.
 
Une association peut ouvrir un gîte et recevoir des pèlerins aux frais de ses membres en les faisant servir par des bénévoles. Son statut lui permet de recevoir des dons qui dans une large mesure ne sont pas déclarables, permettant à terme de nouveaux investissements. Que penser de la situation de l’hébergement commercial voisin offrant un confort équivalent ?
 
Rien n’empêche un particulier de proposer des hébergements à son domicile, même de façon habituelle et de recevoir des dons, non déclarables au fisc, compensant une partie de ses frais. Les seules limites sont la dimension de la table familiale à laquelle il est tenu de manger avec ses hôtes et la taille de la maison où il reçoit. Cette absence de limites et de contrôle d’une activité permanente ne pose-t-elle pas problème au regard des autres prestataires ?
 
Le soupçon de concurrence déloyale s’estompe en partie si l’on considère que les propositions des donativeurs n’ont pas la même qualité et proposent un autre contenu. Les échanges et les temps de prière ne figurent pas dans les offres commerciales pas plus que le repas pris en commun auquel beaucoup de pèlerins sont sensibles. Augmentent-ils le coût des prestations à la mesure de l’avantage que représente l’absence de déclaration des dons ?
 
La pratique du donativo comme collecte de dons pour les plus démunis décrite plus haut reste couverte par le secret des dons. Il faut certes savoir faire confiance. Mais n’est-il pas compréhensible que des prestataires soumis à une certaine transparence et aux contrôles fiscaux s’inquiètent ?
 
Souvent retraité, le donativeur est bénévole et n’attend pas de rémunération de son temps. Il est parfois assisté d’hospitaliers eux-mêmes bénévoles. A prestations équivalentes il est forcément moins cher que le commerçant qui doit gagner sa vie. N’y a-t-il pas là une source de concurrence ?
 

Qu’en pense l’Eglise ?

De plus en plus de donativeurs se présentent comme accueils chrétiens. L’Eglise a ainsi une part de responsabilité dans la façon dont elle prend en charge le pèlerinage et influence les mentalités pèlerines. Il y a certes de la place pour tous types de prestations. Mais tous les prestataires ne doivent-ils pas être associés progressivement à l’esprit du chemin ? Il n’appartient pas à une association qui se consacre à l'histoire de traiter de questions pastorales. Tout au plus peut-elle rappeler et commenter des faits, des légendes ou des textes.
 
Le quotidien La Croix du 6 août 2015 a consacré des articles à ces questions en rendant bien compte de la complexité d’une situation dans laquelle l’Eglise se trouve volens nolens engagée puisqu’il s’agit in fine de la définition d’une présence chrétienne dans une pratique qui s’est laïcisée. Toutefois, le donativo y est présenté d’une façon qui mérite des commentaires.
Parmi les hébergements qui se sont ouverts, gîtes privés ou communaux, chambres d’hôtes, communautés religieuses, certains ont fait le choix de maintenir la tradition ancestrale du donativo, offrant gîte et couvert à la libre participation du pèlerin. Une manière de préserver un esprit de gratuité et de charité évangélique sur le chemin.
Le qualificatif « ancestrale » appliqué à une pratique considérée comme une « tradition » n’est adapté qu’en référence à la tradition d’hospitalité présente dans le fond de l’expérience de l’humanité. Cette tradition d’accueil du voyageur, de l’étranger, n’est pas spécifique des pèlerinages et encore moins de Compostelle.
Le rattachement explicite du donativo à « l’esprit de gratuité et charité évangélique » est de nature à induire en erreur. Une prestation proposée en donativo ne l’est pas en référence à l’esprit de gratuité. Elle propose un don, impliquant un échange. Le donativeur est enrichi spirituellement de la relation avec le pèlerin qu’il reçoit. Mais il est également enrichi financièrement par les pèlerins dont le don dépasse le coût des prestations qu’il offre ce qui lui permet de tolérer des dons de montant inférieur à ce coût.