Institut recherche jacquaire (IRJ)

A Compostelle Vista Alegre, la maison et son âme, lettre 167


Rédigé par le 5 Août 2023 modifié le 10 Août 2023
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Lors des XIVe Lecciones Jacobeas internacionales organisées par l’Université de Santiago du 18 au 21 juillet 2023, les participants de l’IRJ ont été logés à la Casa de Europa, une merveilleuse maison d’hôtes cachée au cœur du quartier moderne des Universités.
Nous sommes heureux de pouvoir vous présenter un récit de son histoire écrit par une descendante des premiers propriétaires de cette maison.



Que cette maison existe encore est un miracle. Elle est au cœur d’une grande propriété située à deux pas du couvent de Saint-François. Expropriée en 1997 par la ville qui en avait besoin pour y bâtir de nouveaux locaux universitaires. Elle aurait pu, comme beaucoup d’autres, être démolie. Au contraire, elle a été réhabilitée avec bonheur et les bâtiments neufs se font discrets dans le parc.
Hélas, le jardin souffre d’un manque d’entretien : l’Université n’est pas riche… La façade est cachée par les platanes de l’allée centrale, devenus gigantesques car ils ne sont plus taillés, ils cachent les tours de la cathédrale ; les colonnades de la terrasse auraient besoin d’être rafraîchies, les grilles de l’entrée elles aussi souffrent…
La famille n’est plus là et les visiteurs, surpris comme s’ils entraient dans le parc du château de la Belle au bois dormant, sentent confusément que les murs de cette maison cachent une partie de son âme.
Un jeune couple a bâti une maison pour abriter ses six enfants, le papa est mort deux ans après et la maman l'a maintenue en vie jusqu’à sa mort. Ces lignes, écrites par une de ses petites-filles, avec laquelle nous avons eu la chance d'entrer en relation il y a plus de dix ans permettent de comprendre et apprécier le charme du lieu.
 

Mercedes Sáenz-Diez de la Gándara raconte

Villa Alegre
Villa Alegre
En 1796, le lieu apparaît sur un plan de la ville, sous le nom « Jardins de Saint-Martin », avec une forme semblable à celle d’aujourd’hui. En 1898, il a été acheté par mes grands-parents, qui sont venus des montagnes de Los Cameros près de Logroño.

La maison a été inaugurée en 1903. Construite avec compétence et amour, elle est l'expression fidèle d'une façon de comprendre le monde, d’une culture riche et plurielle : solide à l'extérieur, chaleureuse et confortable à l’intérieur. On la dit sobre et élégante… tour à tour silencieuse et animée. Elle fut construite avec des matériaux et techniques appropriés et, je suppose, par des maîtres d’œuvre réputés. Elle est entourée d’un mur de pierre garni de mousses et de lichens, marquant une séparation très nette entre l'intérieur et l'extérieur, créant son propre monde. La promenade conduit vers les arbres fruitiers, pelouses, arbustes et plantes à fleurs placés dans un désordre apparent, puis vers les champs de maïs et la célèbre chênaie proche d’un ruisseau qu’on enjambe par deux petits ponts.

Un témoin architectural

Mais le joyau de la maison est sa chapelle, construite, dans les années 1940, à la mesure d'un grand et magnifique retable baroque galicien du XVIIIe siècle acheté par ma grand-mère. Le Baroque est un des points forts de l'histoire de l'art galicien, particulièrement en ce qui concerne les retables et l'architecture développée à partir du milieu du XVIIe siècle. Depuis le roman, si riche sur le chemin de Saint-Jacques, on n'avait pas assisté à un tel désir de renouvellement dans l’art religieux. Le baroque galicien est gracieux, il sait se contenir et éviter l'excès d'expression. Il ne tombe jamais dans le rococo et maintient un lien étroit avec le classicisme.
On considère comme très important dans de tels retables la fusion du baroque avec la couleur et la fantaisie des peintures indigènes de l’Amérique espagnole. Cela leur donne un caractère et un sens artistique uniques dans l'histoire de l'art. 

​Ce retable étant dépourvu de statues, ma grand-mère en a commandé d’autres dans les ateliers de Barcelone Claudio Rius en 1945. 

Elle voulait que ses enfants soient représentés sur l'autel : de gauche à droite et de haut en bas, Jean Népomucène, Pierre, Isabelle, Acisclo (pour mon grand-père) et Carmen. Sa fille Rosario est située sur un côté de l'intérieur du Tabernacle. Au centre le Sacré-Cœur préside à la vie familiale. Et pour couronner le tout, l’apôtre Jacques à cheval, à l'arcade supérieure. 
Dans le chœur, mon frère José Luis a joué de l'harmonium et nous avons chanté dans les fêtes de famille, mariages, communions, anniversaires et lors des décès. 

Un foyer d'oeuvres sociales

Vista Alegre, tout en étant importante dans le passé et le présent, est encore plus prestigieuse par sa mission qui a été de se mettre au service de la ville de Santiago et de ses habitants, à travers l’œuvre effectuée par mes ancêtres. Mon grand-père s'est distingué par sa charité et son sens de la justice. Il est décédé en 1905 à l'âge de 39 ans. Ma grand-mère, âgée de 33 ans, avait cinq enfants, dont mon père âgé d’un an. Elle a alors repris l'entreprise familiale tout en cherchant à promouvoir et à renforcer sa ville bien-aimée par un soutien progressif et croissant. 
1920 : elle pose la première pierre de l'école gratuite des Frères De La Salle 
1924 : elle fait la donation et inaugure la chapelle du Collège de Placeres des Révérends pères du Sacré-Cœur. 
1935 : promotrice et marraine de l’aéroport de Lavacolla. 
1949 : elle fonde la « Bibliothèque des bonnes lectures » avec 2 250 volumes, ouverte aux personnes à faible pouvoir d'achat. Elle est actuellement encore en activité. 
1951 : elle fait une donation et construit le sanatorium de Notre-Dame de l'Espérance, géré par le RR de La Esperanza de Lorette. 
1951 : Construction Cottolengo du Padre Alegre, refuge pour les malades, démunis ou pauvres abandonnés. 

Ce sont ses œuvres connues et datées. Il en existe d'autres qui sont difficiles à dater et à expliquer. A titre d'exemple, elle a encouragé le sanatorium psychiatrique de Conjo, ou la résidence des étudiants Colegio Mayor La Estila. Et, plus secrets, nous avons appris peu à peu sa création de bourses d’études, son aide à la presse compostellane, comme El Correo Gallego, sa sollicitude pour l’Archiconfrérie de l’apôtre saint Jacques, ses attentions au service liturgique des pauvres églises rurales. Tous, elle les aidés de conseils, avec sagesse et compassion chrétiennes, privilégiant l’intérêt des autres plutôt que le sien propre. Elle s’est montrée une femme de son temps, sans jamais ménager ses efforts.

A Compostelle Vista Alegre, la maison et son âme, lettre 167

La transformation de la grande galerie

Comme si les actes de ma grand-mère semblaient ne jamais devoir finir, je tiens à en mentionner deux que j'ai particulièrement appréciées dans mon enfance et ma jeunesse :

1 - Pendant la guerre civile espagnole elle a pris une décision qui ne pouvait émaner que d’un esprit aussi clairvoyant que le sien. De nombreuses jeunes filles et de jeunes mariées se sont retrouvées seules parce que les hommes étaient au front. Elle a pensé qu’elles devraient gagner leur vie si elles se retrouvaient veuves. Dans la belle galerie de la maison, elle a installé un mobilier adéquat et recruté des enseignants spécialisés dans la couture, le travail de l’argent repoussé, le travail des azabaches, traditions locales de Santiago. De cette façon, elles ont appris un métier et appris à communiquer entre elles.
C'est dans cette galerie joyeuse que nous jouions les jours de pluie et c'est là que se déroulaient les cours

2 - Dans la Galice de son époque, le niveau culturel était très faible et la petite propriété empêchait le développement économique des campagnes. Consciente de cette réalité, pendant les mois d’été, tous les mercredis elle recevait chez elle un avocat ou un notaire qui recevaient les gens qui venaient consulter pour leurs problèmes et les aidaient à rédiger un testament. Pendant ce temps nous, les petits-enfants qui étions en vacances à Vista Alegre, savions que ce jour de la semaine devrait être consacré à l'attention et à l'amusementles enfants de ces familles venues demander des conseils.
De cette manière, nous avons appris, les 15 petits-enfants, comment aider sans forfanterie un monde qui souffre et qui a besoin de charité mais surtout d’écoute, de gentillesse et d’affection.
 

Doña Isabelle, la grand-mère de l'auteur
Doña Isabelle, la grand-mère de l'auteur

Honorée par la ville de Santiago

En 1924, la ville de Santiago la déclarait sa Fille Préférée « pour les œuvres qu’à son bénéfice vous avez réalisées et pour le même amour que vous avez montré à votre cité » (Discours prononcé par le maire José Díaz Varela-Losada).
En 1950, elle a reçu de Sa Sainteté le Pape Pie XII la haute distinction de la Croix Pro Ecclesia et Pontifice « pour ses services exceptionnels rendus à l'Eglise… ».
En 1954, la ville de Santiago lui décerna la Croix d'Argent.

Le 23 août 1956 Dna. Isabelle mourut. Elle était née la nuit de Noël 1872. Santiago a été paralysé. Les magasins étaient fermés et les gens sont descendus dans les rues pour accompagner ma grand-mère bien-aimée Isabelle dans son pèlerinage à travers toute la ville, de Vista Alegre jusqu’au cimetière, en passant devant la cathédrale.
Ses enfants ont été en mesure de poursuivre son travail avec respect comme un héritage sacré et un engagement historique.
Ses petits-enfants et arrière-petits-enfants ont reçu son héritage considérable comme un charisme et une grâce qu'ils sont appelés à faire fructifier dans leurs vies au service et en faveur des plus démunis.
Je ne peux m’étendre excessivement sur mon histoire. Mais dans cette société très individualiste dans laquelle nous vivons, j’essaie de savoir comment agir en analysant les actions de ceux qui ont tracé un chemin droit et honorable. Je pense qu'essayer d'adapter son comportement à la situation de chacun peut servir d'aiguillon, d'exemple et d'aide.

Vista Alegre aujourd’hui

La maison de famille dans le domaine universitaire
La maison de famille dans le domaine universitaire
 
En 1997, le Consortium de la ville, dans le but de réaffirmer l'engagement européen de l'Université de Santiago, à l’occasion de son 500e anniversaire, a signé un acte d’expropriation de la Villa Vista Alegre. Elle a été transformée en campus universitaire, avec trois pavillons modernes abritant le premier un centre d’Etudes Avancées, le second un Centre d’études musicales et le troisième l’Institut des études galiciennes.

La maison, maintenant appelé « Maison de l'Europe », est devenue une résidence pour les enseignants d'autres universités à travers le monde, participant à l'enseignement et à la recherche. Tout cela est dans un parc et source de fierté pour l'Université qui partage cet espace avec des universitaires pèlerins privilégiés de l'Europe en Galice. Et cela nous permet, à nous Espagnols, de nous sentir en communication fructueuse avec d'autres universités à travers le monde. 
 

Le testament de Vista Alegre

La grande douleur de voir à jamais fermée la porte de notre chère et aimée maison est tempérée par son devenir, dédié à une oeuvre sociale, académique et, puis-je le dire, universelle ? 

Il est temps de me conformer ce que j'ai appris à Vista Alegre :

Se souvenir du passé avec gratitude.      
Vivre aujourd'hui avec passion.      
Voir l'avenir avec espoir

 

Mercedes Sáenz-Diez de la Gándara, le 2 février 2011

Note

Nous nous sommes interrogés sur l'attribution des statues aux enfants de Doña Isabel. ​Le texte de Doña Mercedes indique que ses grands parents avaient cinq enfants. Mais il énonce six prénoms pour l'attribution des statues " Juan Nepomuceno, Pedro, Isabel, Acisclo (pour mon grand-père) et Carmen. Sa fille Rosario se trouve ... "
Nous comprenons que l'un des fils - Acisclo- portait le prénom de son père. Qui est Rosario  ? Serait-elle  fille de Carmen ? La 
généalogie de la famille le dira peut-être un jour.

Nous ne saurions trop remercier Doña Mercedes Sáenz-Diez de la Gándara pour ce témoignage émouvant. Nous vous raconterons dans la prochaine lettre comment nous avons été conduits à lui demander de nous raconter l'histoire de cette maison.
Ce fut, là encore, une rencontre improbable dont saint Jacques a le secret. 

A son départ, la famille a fait graver une plaque en souvenir de ses aïeux qui l'ont fondée et animée. Elle dort en paix dans le sous-sol de Vista Alegre.  Qui pourra un jour lui donner la place qu'elle mérite ?
Pour le moment, seul reste ce petit cadre
à l'accueil de la maison de l'Europe à Compostelle.  
Souvenir de la famille de l'auteur
Souvenir de la famille de l'auteur