Institut recherche jacquaire (IRJ)
Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)

Identifier le Patrimoine jacquaire. Le voir comme des étoiles de la Voie lactée. Enrichir le Patrimoine mondial sur et hors les chemins.
Les pèlerins médiévaux vénéraient l’apôtre Jacques auteur de l'Épître. Au moment de la mort, il était le passeur des âmes.

Mourir à Compostelle… , lettre 128


le 7 Février 2022 modifié le 21 Février 2022

Pendant le 1er confinement, au printemps 2020, j’ai profité de l’inaction forcée pour me livrer à un exercice consistant à traquer quelque objet pèlerin en vente à un prix raisonnable sur eBay. J’y trouve parfois des mini-merveilles et, une fois une étonnante statue-reliquaire de saint Jacques dont la peinture marron masquait une polychromie ancienne.



Un pèlerin historique devenu légendaire

Un jour, j’ai acheté une porcelaine de Sargadelos, statuette d’un pèlerin cavalier qui avait tout pour me séduire ; malgré sa barbe blanche, il était moi qui suis allée à cheval à Compostelle en 1982 ! J’ignorais tout de cette fabrication galicienne, mais sans le savoir je commençais une collection puisque je possédais déjà un exemplaire de sa production : un « magnifique » corps de saint Jacques endormi dans sa barque, cadeau de la Xunta de Galice pour ma participation, en septembre 1996 à Ferrol, au IIe Congrès international d’études jacobéennes, Routes atlantiques de pèlerinage à Compostelle.
Pour tout dire, ma statuette (ci-contre) était un peu décevante car le pèlerin était surmonté d’une structure bizarre, une bannière coiffée d’une couronne et d’un oiseau. Mais bon, je n’ai pas cherché davantage…, et continué tranquillement ma collection. Ces jours derniers, miracle ! Je découvre le catalogue de la galerie Sargadelos de Vigo qui présente à la vente plusieurs figurines pèlerines. Parmi elles, sous le peregrino n°5 je retrouve mon cavalier légendé Duque de Aquitania (à un prix très supérieur à mon achat !). Dès lors tout s’explique car je ne pouvais manquer de connaître ce célèbre duc, Guillaume X d’Aquitaine, mort à Compostelle le Vendredi Saint de 1137. Mais j’ignorais que sa renommée avait franchi la frontière. 
J’ai tenté de nouer des fils.

Un premier pèlerin de Sargadelos

A la fin du XVIIIe siècle, à Sargadelos, paroisse de Cervo, province de Lugo, un industriel devenu marquis de Sargadelos implante une usine sidérurgique produisant des munitions puis des ensembles sculpturaux, et, en 1806, une faïencerie à partir des gisements de kaolin existant aux alentours. L’usine ferme en 1875.
En 1970 l’usine de Sargadelos renaît de ses cendres à Cervo, lancé par un autre céramiste, Isaac Dias Pardo qui avait créé un atelier près de La Corogne en 1949 et mené des expériences en Argentine en lien avec les exilés galiciens souhaitant œuvrer au redressement économique et culturel de la Galice. 
L’un de ces exilés, le peintre Luis Seoane avait découvert dans le légendaire galicien La complainte de Don Gaiferos de Mormaltán, un pèlerin nommé Gaiferos (Geoffroy ?). Ce poème, écrit et publié en 1888,  signé Manuel Murguia1, peut-être à partir de récits dont personne n’a retrouvé trace, mélange le duc d’Aquitaine Guillaume X et un vieil émigré galicien lui aussi mort à Compostelle. Luis Seoane, peu de temps avant sa mort (1979), dessine alors un pèlerin qui ressemble au second, pauvre vieil homme à la barbe blanche.
A cette époque la Galice travaille à son autonomie et à la promotion européenne du pèlerinage. Les porcelaines de Sargadelos se veulent le reflet des caractéristiques historiques et sociales de la Galice. La fabrication des figurines de pèlerins a commencé au tournant des années saintes 1999-2004. Le pèlerin de Luis Seoane est reproduit en 1000 exemplaires numérotés, les figurines plus modestes se multiplient, à des prix divers, parmi lesquelles la ré-interprétation discutable du Matamore en Matarratas, une sorte de nouveau don Quichotte…
Et j’y retrouve le corps de « mon » saint Jacques dans sa barque…

Le « duc d’Aquitaine » pèlerin de Sargadelos

Ce pèlerin de porcelaine (celui du catalogue actuel), à la longue barbe blanche, est vu de face et nous regarde. Bardé de coquilles, il est à cheval, pieds dans les étriers. Il est coiffé  du bonnet du pèlerin et tient fermement la hampe de sa bannière de sa main droite. Sa couronne ducale est posée sur le haut de l’étendard. Elle est surmontée d’un oiseau, peut-être la colombe de la paix. A portée de main, son épée est solidement attachée à l’épaule du cheval, sur la « bricole », cette pièce du harnais qui protège l'avant du corps du cheval. Sous la selle passe la courroie qui équilibre les deux sacoches, marquées de la coquille. Sur sa poitrine, la croix du croisé.

Vu de dos, l’effet est moins réaliste. La deuxième sacoche n’est pas représentée. Le duc apparaît plutôt cramponné à la hampe de sa bannière. Hampe et bourdon sont accrochés à la « bricole ». La hampe semble même arrimée à l’arrière de la selle.

Note

1 - Manuel Murguia(1833-1923 fut le promoteur le plus important de la Renaissance galicienne et l’époux de la poétesse Rosalia de Castro

La prochaine lettre dressera le portrait historique du duc d’Aquitaine, à la lumière des documents laissés par ses contemporains.