Institut recherche jacquaire (IRJ)
Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)


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Michelle, avec deux L, lettre 151


Rédigé par Jean E. le 15 Décembre 2022 modifié le 27 Décembre 2022
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Dimanche, 21 juin 1981.

C'est l'été sur les calendriers. Les Pyrénées attendront. Le vent qui passe à travers la montagne étire les nuages dans le ciel navarrais. Après une nuit à la belle étoile dans un sac de couchage trop léger, je reprends la route qui mène de Zubiri à Pampelune. Pour me réchauffer, je tente d'allonger le pas. Cela fait quinze jours que j'ai quitté la Coquille, commune au nord du Périgord, sur le chemin de Vézelay. L'absence d'entrainement et un kilométrage quotidien trop important font de moi un marcheur toujours plus incertain. Mes orteils crient pouce. Chaque matin, repartir devient plus laborieux. 

Il est vrai que je suis un drôle de pèlerin. Je n'ai pas pris la route pour aller faire mes dévotions à Monsieur Saint Jacques, là-bas, tout au bout du Finistère galicien. Je ne marche pas pour sauver mon âme mais pour donner matière à un reportage. Après Barret-Gurgand et tant d'autres, je glisse mes pas dans ceux des pèlerins de tous les siècles dans l'intention de trouver en chemin des histoires susceptibles d'intéresser quelques lecteurs. Je ne marche donc pas à l'étoile. Gros péché sous la Voie Lactée. Aussi me manque-t-il l'essentiel pour triompher d'un mal de pied tenace, au point que j'envisage sérieusement d'abandonner.
Vraie baisse de moral. Vais-je tenir ?

Marche claudicante pour moi, cyclisme poussif pour les pelotons d'hommes gras qui pédalent ce matin aux portes de Pampelune. Ecarlates ou pathologiquement blêmes, les genoux en dehors, ils font de ces processions purgatives un viatique supposé les aider à triompher du stress et du cholestérol. Mais certainement pas du grotesque puisqu'ils empruntent aux champions leurs maillots. La tenue d'un grimpeur ailé sur un corps boudiné écorne le rêve.
Je m'amuse de ces esthétiques douteuses quand une cycliste venue dans mon dos s'arrête à ma hauteur.

Santiago ? interroge-t-elle.
Elle est très jeune. Je traverse la route. Elle est française.
- Vous êtes la première personne à qui je parle en Espagne depuis la frontière. Quand j'ai vu la coquille accrochée sur votre sac, je me suis dit qu'il fallait que je m'arrête. Je suis contente que vous soyez Français.

La voilà qui marche à côté de moi en poussant son vélo. Jolie sa voix et clairs ses yeux. Des yeux d'un bleu si pâle qu'on en distingue à peine l'iris. Elle a le regard des femmes de Modigliani. Impossible de buter dans ce regard. Encore moins de butiner. Il est transparent. J'ai le sentiment désagréable de l'être aussi pour lui. Je veux dire pour elle. Elle ne me regarde pas, elle me traverse. Est-ce le vent ? Ses yeux débordent de larmes.

Elle s'appelle Michelle et vient du Nord. Elle précise :
Michelle avec deux "L".
A 19 ans elle termine sa troisième année de médecine.
Pourquoi a-t-elle pris la route de Compostelle ?
- Je l'avais prévu depuis longtemps.

 
Mystère. Pourtant les mots ne lui manquent pas. C'est sa première escapade. Ses parents n'en revenaient pas. Car Michelle n'a pas le physique à la va-comme-je-te-pousse dans le ruisseau des aventurières des grands chemins. Ni le volume, ni la crinière. Un roseau. Des cheveux très bruns sur une peau très blanche mieux faite pour les douceurs intérieures que pour les combats de plein soleil. Diaphane est un mot qui lui va. Mais des poignets menus n'empêchent pas une âme inflexible. C'est ainsi qu'elle est partie sur le beau vélo bleu offert pas son père, marchand de cycle à Saint-Omer.
Nous déjeunons à Pampelune. Michelle confie que son audace la trouble.

- Je ne parle pas espagnol.  Or je sais que je vais avoir beaucoup de choses à demander aux gens que je rencontrerai sur le chemin. Comment vais-je faire ? Comme les pèlerins l'ont toujours fait. Cela m'amuse et cela m'inquiète. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai hâte de me trouver dans cette situation.

Le dénominateur commun de la route nous pousse à être curieux l'un de l'autre par delà les ressemblances de surface : nez rougis, lèvres brûlées, bronzages plus appuyés à gauche à toujours aller vers le sud-ouest. Elle évoque ses études, ce qu'elle attend de la médecine, ses interrogations quant à sa pratique. Mais de la raison ou de la déraison qui l'ont poussée à partir, je n'en sais rien. Avant de reprendre la route, elle me laisse son adresse dans le Nord. Je n'ai jamais vu une écriture aussi petite. Est-ce lié à la nature de ses yeux ? Peut-être. Même à l'abri du vent, ceux-ci restent emplis de larmes.
Elle part.
Les lourdes sacoches du vélo rendent l'équilibre délicat. Elle lève pourtant la main du guidon pour me saluer.
Un mouvement du poignet, un sourire, la frange des cheveux sur les yeux. 
Et je repars. Il est des sillages impérieux. 

Samedi, 27 juin 1981.

sur la route du Cebrero ...
Après quatre jours de marche (et un de bus entre Burgos et Ponferrada, puisque je n'ai pas le temps d'effectuer tout le parcours à pied comme je l'avais espéré), j'arrive enfin en Galice. Aux monotonies calcinées de la Castille succèdent des montagnes d'un vert gaëlique. Très surprenant pour la saison, un vent froid souffle en tempête. Emportée par les bourrasques, une cycliste encagoulée me double avant de s'arrêter cent mètres plus loin. Elle enlève sa coiffe qu'elle agite à bout de bras. Michelle.

Comme lors de notre première rencontre, elle se met à marcher à mes côtés en poussant son vélo. Elle me donne l'impression de reprendre la conversation où elle l'avait laissée, six jours et cinq cent cinquante kilomètres avant. Sans doute impressionné par son courage, je ne m'étais pas rendu compte la semaine passée de son application à ne pas laisser la moindre idée dans le vague d'une formulation insuffisante. Ce goût pour la précision ne m'avait pas frappé. J'avais surtout retenu sa grande légèreté de ton. Une musique très particulière qui fait que, même lorsqu'elle se cramponne au plus près des mots, sa voix laisse entendre que tout cela n'est peut-être pas si grave. Elle ne pèse pas.

Après lui avoir expliqué la grande étape en car qui m'a permis de la rattraper puis de la dépasser, je lui fais raconter son voyage, ses rencontres. Elle évoque le voleur qui a visité les sacoches de son vélo laissé devant le porche de la cathédrale de Logroño.
- Quand je suis sortie de la cathédrale, il était encore en train de fouiller mes affaires. Je lui ai mis la main sur l'épaule. Il a fait un saut et il est parti. Je n'ai pas insisté. J'ai sans doute bien fait : il avait volé mon canif. Sinon, j'ai été très bien accueillie partout.

Elle parle de la fatigue du voyage qui la plonge en des colères obtuses à propos de minuscules détails. Cette découverte l'agace.

- Je ne suis pas partie pour trouver cela. Ma petite personne ne m'intéresse pas. Le chemin n'est pas là. Le vrai voyage intérieur est celui qui mène à l'autre. Quand vous m'aviez interrogée à ce sujet sur la route de Pampelune, je ne vous avais pas répondu. Je vous donnerai peut-être la réponse à Compostelle si l'on se retrouve là-bas. J'irai vous attendre quelques soirs sur la place de l'Obradorio. Mais ne m'en veuillez pas si je ne pouvais être au rendez-vous. J'aurai beaucoup à faire. Il m'est toujours difficile de terminer les choses !

Elle remonte sur son vélo. Elle se retourne. Je ne vois plus que ses yeux dans l'ovale de la cagoule. Un geste. Sa main retombe trop vite sur le guidon. La route monte.

Mercredi, 1er juillet.

Dernier jour du voyage. Je prends une ultime tortilla à Labacolla. Un pèlerin passe sans s'arrêter devant l'auberge. Je paie, je cours. Pour aller plus vite, je jette le bourdon. C'est une pèlerine. Une Suissesse. Elle arbore le grand chapeau sombre des pèlerins de jadis. Le soleil l'a ridée comme une pomme. Elle n'a pourtant pas quarante ans. Elle porte un pantalon grec, une blouse indienne, deux besaces. La façon dont elle relève très haut les talons en marchant laisse penser qu'elle fut danseuse. Elle pleure. Elle me demande de rester avec elle.

- Comme ça, ce sera moins fort.

Elle est partie de Genève le 12 avril. Ses mots se bousculent dans un fort désordre. Aussi grande bourgeoise que grande voyageuse, elle dit avoir trouvé, lors de fouilles archéologiques dans une ville d'Arizona, un chistera provenant d'une civilisation précolombienne. Elle dit aussi être physicienne au CERN et manager d'un groupe de rock.

Puis elle parle de sa rencontre avec Michelle.

- Vous avez remarqué ses yeux ?

Je n'arrive pas à me défaire d'une impression bizarre. Mais ça ne se résume pas à son regard. Il y a quelque chose que je ne comprends pas. J'ai réfléchi : c'est peut-être parce qu'elle fait le pèlerinage à bicyclette. Car les machines ont tort. Les pieds envoient des ondes sur la terre qui les renvoie en énergie. La terre est un trampoline. Un fronton souple. Le kilométrage est une notion irréaliste qui n'a pas d'autre vérité que celle des machines. Même si le kilométrage est plus important, il sera toujours plus court de marcher sur un chemin de terre que sur une route bitumée.

Je veux croire que ses propos relèvent d'une grande lassitude. Mais la suite me laisse perplexe. Elle me confie en effet avoir soigné l'un de ses genoux à l'aide d'un emplâtre composé de baume du tigre, d'ambroisie, d'un trèfle à quatre feuilles et d'eau bénite puisée dans le bénitier de l'une des églises visitées. Curieux de la part d'une physicienne.

Mieux, elle me dit que la traversée de la Castille lui a permis de faire une expérience mystique.

- J'ai pu dialoguer avec l'archange Saint Michel. Cela aurait été tout autre que lui, je ne l'aurais pas cru... D'abord je me suis dit que ce n'était pas sérieux. La fatigue, la solitude... J'ai eu peur. Ce soir-là, j'avais installé mon bivouac près d'un lavoir. Je me suis donc levée pour aller boire, comme on fait la nuit pour chasser un cauchemar. J'ai pensé à Rimbaud quand il disait s'habituer à l'hallucination simple. J'ai eu vraiment peur. Je ne voulais pas me laisser aller au délire. C'est donc malgré moi que j'ai eu une conversation avec l'archange.
Après, je me suis endormie d'un coup. Le matin, la conversation m'est revenue mot à mot. J'ai compris qu'il fallait que je la note dans mon carnet. C'est le matin même de cette expérience que j'ai rencontré Michelle.
Autant je bavarde avec vous, autant je me taisais avec elle. Pourtant elle ne m'impressionnait pas. Ce n'était pas ça. J'étais contente d'être avec elle. Mais en même temps j'avais le sentiment de lui être redevable de quelque chose d'indéfinissable. Ce n'était pas agréable. Alors un moment, pour rompre le silence, je me souviens lui avoir cité un mot de saint Augustin qui m'avait bien plu adolescente et que je croyais avoir oublié. Et ce mot dit : "Il faut que l'amour mène. Et veux-tu reconnaître sa qualité ? Cherche où il mène !"
Michelle n'avait rien répondu. Elle regardait mes pieds. Je m'en étais rendue compte parce que j'avais éprouvé une sensation de fraîcheur sous la plante qui contrastait avec la brûlure lancinante de la si longue marche. Depuis, tout va bien. Et ce n'est que le lendemain de la rencontre que j'ai fait le lien entre son regard et celui de l'archange.
 

Nous voici sur le Monte del Gozo devant Santiago. En montant au delà de la chapelle au milieu des chênes, on aperçoit les trois clochers de la cathédrale, là-bas, à contre-jour, au dessus des toits de la ville.
- Voilà, c'est fini. 
La Suissesse pleure toujours.
- Je vous congratule, dit-elle, en essayant de rire.
Le soir, nous avons vainement cherché Michelle sur la place de l'Obradorio.

Lundi 7 novembre 2022.

Quarante-et-un ans ont passé. Le reportage a rejoint le silence des mots oubliés. Je n'ai jamais revu Michelle ni la Suissesse. Les voyages valent aussi pour ces rencontres sans suite. Un voyage a une fin qui ne saurait être celle des pèlerinages. Je sais pourquoi je m'étais rendu au début de l'été 1981 de la Coquille à Compostelle. Je ne saurai jamais ce qui avait jeté Michelle sur la route. Mais je sais qu'en allant ainsi sur un vélo de Saint-Omer à Compostelle, elle avait offert aux personnes de rencontre bien plus que le mystère de ses yeux.