Institut recherche jacquaire (IRJ)

Lettre 177, Une tradition jacquaire à Pistoia


Rédigé par María Rodríguez Senra, le 13 Avril 2024 modifié le 15 Avril 2024
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María Rodríguez Senra, diplômée en Histoire de l'Art de l'Université de Saint-Jacques-de-Compostelle, a été récompensée en 2023, par la Chaire du Chemin de Saint-Jacques et des Pèlerinages de l'Université de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle lui a attribué le VIe Prix pour les Travaux de Fin d'Études et de Fin de Master sur le Chemin de Saint-Jacques et les Pèlerinages pour son étude « Pistoia et Saint-Jacques-de-Compostelle : relation et culte à l'apôtre ».
Dans ce travail, une recherche bibliographique a été menée pour permettre une approche de l'histoire de la relation entre les villes de Saint-Jacques-de-Compostelle et la ville toscane de Pistoia à travers la figure de l'apôtre Jacques et sa dévotion.



De Santiago à Pistoia.

L'histoire du culte de l'apôtre Jacques dans la ville italienne de Pistoia s'est progressivement formée au fil des ans à travers la diffusion d'une légende populaire appartenant à l'hagiographie locale et grâce à une étude scientifique importante qui conduit à des conclusions très différentes sur la véracité de l'impulsion à la consécration du culte jacquaire dans la localité toscane.

À travers des études bibliographiques précédemment publiées par des auteurs tels que Paolo G. Caucci von Saucken dans son article : Il Cammino Italiano a Compostela. Il pellegrinaggio a Santiago di Compostella e l’Italia, Andrea D’Apruzzo dans sa thèse de master : Il culto di San Giacomo Maggiore e l’immagine iacobea a Pistoia, ou encore Sabatino Ferrali dans son livre : L’apostolo S. Jacopo il Maggiore e il suo culto a Pistoia : Avec un document en partie inédit, María Rodríguez Senra, historienne de l'art, a pu mener cette nouvelle recherche sur la relation et le culte de l'apôtre dans les villes de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Pistoia.
 
Par ailleurs, il convient de mentionner l'intéressante étude réalisée en 2022 par la chercheuse Vitoria Laudisio Neira : La legenda di san Giacomo Maggiore nel Leggendario Angioino Ungherese: una lettura agiografica, codicologica e storico-artistica, dont deux lettres différentes (132-133) ont été publiées à l'Institut de Recherche Jacquaire. Dans ces lettres, l'auteure a consacré une section spécifique au culte de saint Jacques à Pistoia, ce qui aide à contextualiser l'une des miniatures du codex analysé dans son travail de recherche qui est indirectement liée à l'article présenté aujourd’hui.
 

Le culte à saint Jacques dans la ville italienne

Eglise San Jacopo in Castelare, Pistoia, s.X. Fondation CARIPT*
Eglise San Jacopo in Castelare, Pistoia, s.X. Fondation CARIPT*


Selon une tradition reprise par les historiens de Pistoia, le culte à saint Jacques dans la ville toscane de Pistoia serait bien antérieur à l'arrivée d'une relique de saint Jacques dans la ville. Selon l'hagiographie locale, le saint était associé à l'image de chevalier protecteur des chrétiens dans leur lutte contre les Sarrasins, qui, avec les Normands, ont envahi toute la côte toscane aux IXe et Xe siècles.

* San Jacopo in Castellare - Fondazione CARIPT

Le témoignage le plus fiable de l’ancienneté du culte à saint Jacques à Pistoia est la petite église San  Jacopo in Castellare. Elle a été construite dans les murs de la forteresse intérieure de la ville. Sa date de fondation n'est pas connue, mais on estime qu'elle pourrait être antérieure au Xe siècle, en raison des peintures murales de la nef centrale attribuées à ce siècle. Son origine militaire est soulignée par son emplacement stratégique, à l’intérieur de l'ancien château-fort de la ville. Comme le reflète son nom (castellare), elle avait une fonction « militaire » de protection contre les incursions sarrasines.

Grâce à cet exemple, il est possible d'affirmer qu'à Pistoia, la conception précoce de la dévotion à saint Jacques comme chevalier céleste et protecteur des chrétiens dans leur lutte contre les infidèles s'est établie, anticipant ainsi le culte des représentations de saint Jacques apôtre et pèlerin, qui ont été adoptées iconographiquement à Pistoia à partir de la seconde moitié du XIIe siècle.
 

Ce que dit l’historiographie

Lorenzo Ghiberti, Reliquaire de saint Jacques, Pistoia, cathédrale de san Zeno, 1407. Extrait du diocèse de Pistoia
Lorenzo Ghiberti, Reliquaire de saint Jacques, Pistoia, cathédrale de san Zeno, 1407. Extrait du diocèse de Pistoia

Le culte à l’apôtre a été définitivement consolidé par l'arrivée à Pistoia en 1144 d'une relique du saint lui-même et d'une copie du Codex Calixtinus, en provenance de la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle. Cette arrivée a conduit à la consécration du culte officiel à saint Jacques le Majeur dès l'année suivante.

Le don de la relique a eu lieu par l’intermédiaire d’un clerc d'origine pistoïenne nommé Ranieri, alors l’un les chanoines de la cathédrale de Compostelle. Il avait été le disciple spirituel d'Atto, évêque de Pistoia, et diacre de l'Église de Pistoia. En raison de son influence et de sa position, il a été chargé de servir d’intermédaire entre Atto et le chapitre de l'Église de Compostelle pour obtenir une relique du saint Apôtre pour Pistoia.

https://www.diocesipistoia.it/giubileo-le-disposizioni-per-lindulgenza/reliqia/

Andrea di Jacopo d’Ognabene, Francesco Niccolai, Leonardo di ser Giovanni, Piero d’Arrigo Tedesco et autres, Autel de saint Jacque, Pistoia, intérieur de la cathédrale de san Zéno, 1287-1456. Extrait de Stories et Archéostories.
Andrea di Jacopo d’Ognabene, Francesco Niccolai, Leonardo di ser Giovanni, Piero d’Arrigo Tedesco et autres, Autel de saint Jacque, Pistoia, intérieur de la cathédrale de san Zéno, 1287-1456. Extrait de Stories et Archéostories.



Finalement, le 1er juillet 1144,  deux citoyens de Pistoia ont apporté un os du crâne du saint  accompagné d'une lettre de l'archevêque de Compostelle Diego Gelmírez, garantissant son authenticité. Une fois arrivé à Pistoia, il a été placé sur un autel d'argent spécialement construit à l'intérieur de la cathédrale.

https://storiearcheostorie.com/2022/05/19/mostre-a-roma-full-immersion-nellaltare-argenteo-di-san-iacopo-capolavoro-senza-tempo  /

Ce que dit l'histoire

Cependant, il existe trois raisons valables qui font croire que cette tradition de la relique de saint Jacques appartient seulement à l'hagiographie populaire. Elle est en fait née d'un projet politique mis en œuvre par l'évêque Atto pour résoudre les problèmes existants entre le diocèse et la municipalité pour la gestion des biens de la cathédrale.
Un premier doute est confirmé par la correspondance entre l'évêque Atto et Gelmírez : la dernière lettre qu’ils ont échangée faisant référence à l'arrivée de la relique date (forcément) du vivant l'archevêque de Compostelle. Or il est décédé en 1140, ce qui créée un intervalle de près de cinq ans entre l'arrivée de cette relique et la consécration de l'autel à l'intérieur de la cathédrale de Pistoia.
D'autre part, on sait que vers 1105, l'archevêque Gelmírez a entrepris, à l'intérieur de la cathédrale de Saint-Jacques, une série de réformes qui ont affecté directement le tombeau de l'apôtre et de ses disciples Théodore et Athanase : il l’a muré, empêchant tout accès aux reliques. 
Enfin, le Codex Calixtinus, écrit aux mêmes dates que la prétendue arrivée de la relique à Pistoia, affirme qu'il n'existe aucun cas de reliques de l'apôtre Jacques en dehors de la ville galicienne.

La résolution des problèmes entre l’Eglise et la ville

En 1138, la mésentente entre la ville et l’Eglise a conduit l’évêque Atto à excommunier les consuls de la ville. Mais ce dernier, confronté à des problèmes dans son diocèse est amené, entre 1138 et 1143, à aller à Rome pour consulter le pape Innocent II sur sa situation. Il est possible que ce fut à cette époque qu’est né le projet de consacrer la vile de Pistoia à saint Jacques.
Ce projet a sans doute été fortement inspirée par l’arrivée à Bologne d’une relique de saint Pierre en octobre 1141. Un autel lui a été élevé dans l'église Santo Stefano, suivi par une vague de pèlerinages. La relation préexistante entre le pape Innocent II et Gelmirez a pu faitre naître l’idée de la prétendue correspondance entre l'archevêque et Atto. Un fait est certaien, entre 1130 et 1134, Innocent II a écrit à Gelmírez pour le remercier de la copie du fragment du Codex Calixtinusenvoyée à Pistoia.
Ainsi, l'évêque Atto, à cause du précédent bolonais, du soutien du pape Innocent II et des textes hagiographiques sur lesquels fonder la dévotion, a réussi à donner une nouvelle vie à son diocèse et à résoudre les conflits avec la ville ; il lui offrait un nouveau culte à l'apôtre Jacques et une tradition d'héritage jacquaire qui a pris beaucoup de force dans les années suivant la consécration de l'autel à l'intérieur de la cathédrale. Pistoia devenait un centre de pèlerinage jacquaire en Italie et étape obligatoire sur le chemin de Compostelle. La ville adoptait l’iconographie et l’hagiographie de Compostelle.

Aujourd’hui

Actuellement, ce culte et ce patronage restent vivants dans la ville toscane, où se sont établies plusieurs traditions populaires liées au saint et à la ville de Compostelle elle-même. 
Au fil du temps, cette fête a perdu une partie de sa spiritualité d'origine mais il subsiste nombreux éléments qui restent facteurs d’identité de la ville.

Andread Vaccà, Saint Jacques le Majeur vêtu pour la fête patronale, Pistoia, cathédrale san Zeno, 1721. Extrait du diocèse de Pistoia.
Andread Vaccà, Saint Jacques le Majeur vêtu pour la fête patronale, Pistoia, cathédrale san Zeno, 1721. Extrait du diocèse de Pistoia.
Chaque année les festivités commencent le 16 juillet, jour de la vestizione di San Jacopo (la vêture de saint Jacques). Les pompiers de la ville placent une cape rouge sur les épaules de la statue de saint Jacques, située du côté droit du tympan de la cathédrale de San Zeno. La statue reste ainsi vêtue jusqu'à la fin des fêtes jacquaires, au soir du 25 juillet. La cape commémore son martyre, mais fait également référence à la légende populaire de Pistoia.
Il en existe plusieurs versions. L’une d’elle est tout à fait irrationnelle et fait de saint Jacques non un pêcheur comme il est dit dans la Bible, mais un marchand de chevaux. Pas très honnête il promettait aux vendeurs de les payer lorsque la chaleur arriverait, lorsqu'il enlèverait son grand manteau. Mais, une fois le mois de juillet arrivé, les débiteurs trouvaient le saint vêtu de cette épaisse cape rouge prétendant qu'il faisait encore froid. Aujourd'hui encore, dit-on, parmi les habitants de Pistoia, il existe une habitude de dire à ceux qui s'habillent chaudement par beau temps « vous faites comme saint Jacques »

https://www.diocesipistoia.it/san-jacopo-il-programma-dei-festeggiamenti/ 

Saint-Jacques-de-Compostelle à Pistoia en l’année jacquaire 2022 : la bannière de l’Année sainte flotte sur la cathédrale san Zeno. Cliché de l’auteur.
Saint-Jacques-de-Compostelle à Pistoia en l’année jacquaire 2022 : la bannière de l’Année sainte flotte sur la cathédrale san Zeno. Cliché de l’auteur.
La veille de la Saint-Jacques a lieu un grand spectacle de feux d’artifice.
A la dévotion s’ajoute la récupération de la tradition municipale médiévale la giostra dell’orso (la course de l’ours) est une réinterprétation moderne d'une course médiévale de chevaux qui se déroule sur une piste ovale. Dans cette course, les douze cavaliers participants (3 par quartier de la ville de Pistoia), armés de lances, doivent viser une cible en bois ressemblant à un ours, appelé micco, qui est le symbole héraldique de la ville de Pistoia.

De plus, Pistoia et Compostelle, en raison de l'établissement de ce culte commun, ont également commencé à partager la célébration des Années jacquaires, c'est-à-dire chaque fois que le 25 juillet, jour de Saint-Jacques le Majeur, coïncide avec un dimanche. Cet événement religieux et spirituel est célébré dans la ville galicienne, où la Porte Sainte de la cathédrale dédiée au saint est ouverte, et où le culte de l'Apôtre est consacré et vénéré  et dans sa ville sœur de la Toscane italienne.