Institut recherche jacquaire (IRJ)
Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)

Identifier le Patrimoine jacquaire. Le voir comme des étoiles de la Voie lactée. Enrichir le Patrimoine mondial sur et hors les chemins.
Les pèlerins médiévaux vénéraient l’apôtre Jacques auteur de l'Épître. Au moment de la mort, il était le passeur des âmes.

Les premiers habitants de la cité du Champ des Etoiles, lettre 153


Rédigé par Patxi Pérez Ramallo le 23 Janvier 2023 modifié le 23 Janvier 2023

​Le jury du Ve Prix de recherche sur les chemins de Saint-Jacques et les pèlerinages - 2022, décerné par la Chaire des chemins de Saint-Jacques et des pèlerinages de l'Université de Saint-Jacques-de-Compostelle, a décidé d'attribuer le prix à Patxi Pérez Ramallo pour sa thèse de doctorat " Pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, Analyse ostéologique et biomoléculaire d'individus médiévaux ". Cette thèse, soutenue le 5 février 2021 a été dirigée par Francisco Etxeberria et Dr. Aurora d'Anglade (Université de A Coruña).



Cette recherche a été rendue possible par une collaboration d'experts et d'institutions internationales, attirés par la valeur historique et archéologique du site. Des institutions telles que l'Institut Max Planck de géoanthropologie (Iéna, Allemagne), l'Université d'Oxford, l'Université Complutense de Madrid, l'Université de La Corogne ou l'Université de Stockholm, ont permis de faire une première approche de ce lieu unique dans le panorama archéologique espagnol et même européen, en étudiant pour la première fois l'émergence d'une ville autour de l'un des plus importants lieux de pèlerinage de la chrétienté médiévale, et aujourd'hui du catholicisme.
 

Le plan des fouilles
Le plan des fouilles
Sous le sol de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle se cache, bien protégé, l'un des sites archéologiques les plus importants de Galice, voire d'Espagne. Là, à l'écart de l'agitation des masses de pèlerins et de visiteurs, reposent les restes des premiers habitants de la ville qui sont venus vivre autour de la tombe de l'apôtre saint Jacques après sa découverte au milieu du IXe siècle par l'évêque d'Iria-Flavia, Teodomiro. 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, profitant de la nécessité de changer le sol de la cathédrale, des fouilles archéologiques ont déjà été réalisées qui ont mis au jour les restes des premiers bâtiments de la ville, de sa première muraille, ainsi que des vestiges d'occupations des périodes romaine, suève et wisigothique, ainsi qu'une vaste nécropole datant du IXe au XIIe siècle. Dans le but de trouver la couche première du site, les archéologues ont détruit plusieurs de ces tombes séculaires et même millénaires. Cependant, une fois qu'ils eurent atteint ce qu'ils croyaient être la partie la plus ancienne, les archéologues ont laissé un certain nombre de tombes avec leurs individus en position primaire, donc dans la même position dans laquelle ils ont été trouvés, dans la même position dans laquelle ils avaient été inhumés. Ces tombes se trouvent parmi les vestiges d'anciens bâtiments qui correspondaient aux premières maisons ou abris. Ce furent les seules recherches dans la nécropole jusqu'à aujourd’hui.
 

Une partie du chantier sous sous le sol de la cathédrale
Une partie du chantier sous sous le sol de la cathédrale
En 2015 et 2017, un groupe de chercheurs dirigé par le Dr Patxi Pérez Ramallo en collaboration avec la Fondation de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, a décidé d'étudier à nouveau le site, de fouiller certaines de ces tombes encore préservées et d'appliquer de nouvelles techniques scientifiques pour en savoir plus sur ces personnes qui furent les premiers habitants de Saint-Jacques-de-Compostelle, la première ville médiévale galicienne. Avec soin et respect, les chercheurs ont analysé un par un les restes des individus enterrés là. En utilisant des techniques telles que l'anthropologie physique, ils ont créé un profil de chaque personne : son âge au moment du décès, son sexe, sa taille, certains traumatismes, et vérifié si elle avait souffert de maladies. Une fois cela fait, deux petits échantillons ont été prélevés sur chacun des individus étudiés, un échantillon diététique de l’appareil digestif (un morceau d’émail de dent…) et un morceau de côte, en laissant leurs restes à l'endroit même où ils ont été enterrés. 

 

La collecte des données
La collecte des données
Les chercheurs se sont attachés à élucider des aspects tels que leur statut social (étaient-ils riches ou pauvres ?) ; mais, surtout, ils ont cherché à savoir si les immigrants étaient des pèlerins attirés par les reliques de l'apôtre et ayant décidé de s'installer définitivement autour du sanctuaire. 
 
 
 
Ces personnes étaient-elles originaires du royaume médiéval des Asturies ou d'autres royaumes chrétiens péninsulaires, d'Al-Andalus (la partie de la péninsule ibérique sous contrôle de l'Islam), et même d'au-delà des Pyrénées ? Désiraient-elles profiter des opportunités offertes par nouvelle ville de Galice, qui rivaliserait bientôt avec Rome et Jérusalem d'un point de vue religieux ? Ces immigrants croyaient-ils qu'aller à Saint-Jacques-de-Compostelle pouvait les faire passer du statut de serfs à celui d'hommes libres, de paysans à celui de bourgeois, de pauvres à riches ?

En résumé, les chercheurs voulaient découvrir si ces corps appartenaient à des autochtones ou à des immigrants et/ou des pèlerins, et tenter de voir si cette installation leur avait apporté réellement une amélioration de leur statut, de leur qualité de vie. 
 
Ils avaient à leur disposition des techniques biomoléculaires avancées, telles que les isotopes stables, grâce auxquelles ils ont pu reconstituer le régime alimentaire de ces personnes et voir comment il a évolué au fil des ans. Ainsi, grâce à un morceau d'émail dentaire, ils ont pu obtenir des informations sur le lieu d'origine et, s'il s'agissait d'étrangers, sur la date à laquelle ils se seraient installés à Saint-Jacques-de-Compostelle. 

Enchevêtrement des tombes
Enchevêtrement des tombes
Les résultats obtenus ont été surprenants puisqu'ils ont montré que pendant les trois premiers siècles (IXe-XIIe siècles) plus de 50 % des personnes enterrées étaient des étrangers c’est-à-dire des non-locaux. 
Un premier groupe est lié aux premières décennies après la découverte de l'apôtre, qui provenait de régions sous le contrôle du califat, Al-Andalus. Il est possible que ces immigrants soient originaires de villes telles que Mérida ou Tolède, qui se sont révoltées contre leurs nouveaux dirigeants islamiques. Leur insubordination a conduit beaucoup d'entre eux à fuir vers le nord de la péninsule ibérique, trouvant un refuge et un avenir dans la ville de l'apôtre Jacques. 
A partir du XIe siècle, la renommée du lieu ayant franchi les frontières au-delà des Pyrénées, il semble que nombre de ces individus soient venus des autres royaumes péninsulaires (Navarre et Aragon, par exemple), ainsi que de la France ou de l'Italie actuelles. Bien que non moins importantes, certaines de ces personnes venaient également de régions plus proches de Saint-Jacques-de-Compostelle ainsi que du royaume des Asturies lui-même, toutes désireuses de vivre dans une ville qui leur permettrait d'améliorer leur qualité de vie. Ces changements sociaux et économiques ont été observés à travers leur alimentation tout au long de leur vie. 

La proximité des tombes
La proximité des tombes
Les recherches ont montré que, très tôt, Compostelle était déjà une ville où des artisans, marchands et autres professions travaillaient à satisfaire les goûts de la classe sociale privilégiée de l'époque. On y a constaté une amélioration de la qualité de vie par rapport aux populations rurales, mais une hiérarchie sociale très nette. Les chercheurs ont découvert que, dans les zones les plus proches des entrées de l'ancienne église qui subsiste encore sous le sol de l'actuelle cathédrale, les personnes jouissant de privilèges économiques ou religieux, comme les évêques, étaient enterrées dans les zones les plus proches de la tombe de l'apôtre, car elles pensaient que plus leur dépouille était proche des reliques, plus l'apôtre avait de chances d'intervenir en leur faveur pour sauver leur âme et obtenir la vie éternelle. 

Il est intéressant de noter que les recherches semblent indiquer que le sexe ou l'âge n'était pas un facteur de distinction lorsque les personnes étaient enterrées sur ce site. 

D'autre part, la datation au radiocarbone a montré que, parmi tous les individus qui y ont été enterrés, aucun ne datait d’avant le IXe siècle. Les résultats suggèrent qu'il n'y a peut-être jamais eu d'occupation suève ou wisigothe du site, et qu'après l'abandon du site à l'époque antique, les premiers habitants ont construit leurs maisons et ont été enterrés parmi les vestiges romains. Ces matériaux ont été réutilisés par les premiers habitants dans la fabrication des tombes, ainsi que dans la terre utilisée pour enterrer leurs proches. 

Malgré ces grandes avancées, il reste encore de nombreuses questions à résoudre sur ces premiers habitants que, grâce aux nouvelles technologies et aux travaux futurs, nous pourrons certainement continuer à découvrir.


 

La délicate manipulation des corps
La délicate manipulation des corps
 



Après cette lecture, nous avons posé deux questions, auxquelles M. Patxi Pérez Ramallo a bien voulu répondre

Réponses à nos questions

Q. 1- Avez-vous pu distinguer les corps du IXe siècle des corps des siècles suivants ?
Si je vous pose cette question c’est pour rappeler qu’au XIe et XIIe siècles, plusieurs Bourguignons ont séjourné à Compostelle, immigrants ou séjours temporaires mais non assimilables à un pèlerinage. Je pense aussi au duc d’Aquitaine qui passe pour avoir été enterré dans la cathédrale par Diego Gelmirez, en 1137.
R. 1. Nous avons pu différencier les individus entre les IXe-Xe, Xe-XIe et XIe-XIIe siècles grâce à des datations au radiocarbone sélectionnées en fonction du type et de la position de la sépulture. Les individus de la seconde moitié du IXe siècle et de la première moitié du Xe siècle semblent provenir principalement des populations voisines du royaume des Asturies lui-même, et ceux qui sont clairement étrangers, semblent provenir du centre et du sud de la péninsule ibérique. Cependant, à partir de la seconde moitié du Xe, mais surtout du XIe, les individus semblent provenir du nord de la péninsule ibérique, ainsi que d'autres lieux au climat et/ou à la géologie similaires (par exemple, le sud de la France, l'Italie...). Toutefois, à ce jour, nous ne pouvons pas encore déterminer le lieu d'origine en l'absence d'analyses supplémentaires (par exemple, l'ADN).

Une des deux coquilles trouvées dans les sépultures
Une des deux coquilles trouvées dans les sépultures
Q. 2- Ma 2e question est de savoir comment vous avez distingué les pèlerins et les immigrants ?
R. 2. Malheureusement, dans la plupart des cas, à l'exception de deux individus qui ont été trouvés avec la coquille Saint-Jacques, nous ne pouvons pas identifier s'ils étaient là en tant que pèlerins, voyageurs ayant des raisons autres que le pèlerinage, ou immigrants attirés par une nouvelle vie dans la ville. 

Il ajoute cette précision très importante pour dater l’origine de la coquille comme emblème du pèlerinage :

« Dans le cadre de ma thèse de doctorat j'ai analysé, outre la nécropole de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, 28 autres sites archéologiques disséminés dans le nord de la péninsule et le long du chemin de Saint-Jacques. Parmi eux, l'hôpital San Juan de Oviedo. Il est intéressant de constater que, tant dans la cathédrale de Compostelle qu’à Oviedo, de nombreux individus ont été enterrés avec des coquilles d'huîtres (sous la tête, sous les pieds ou au niveau du bassin). Dans l'hôpital de San Juan de Oviedo, certains ont été enterrés avec des défenses de sanglier. Il semble qu'il s'agisse d'éléments antérieurs à l'homogénéisation du symbole du pèlerin qui a parcouru le Chemin au XIe siècle, mais surtout au XIIe siècle. 
Je pense que nous n'avons trouvé que deux coquilles car, premièrement, de nombreuses tombes datant des XIe et XIIe siècles ont été détruites. En outre, le taux de mortalité n'était probablement pas si élevé et, de surcroît, depuis le XIIe siècle, les pèlerins avaient déjà leur propre cimetière en dehors des murs de la ville ».  



Nous ne manquerons pas de suivre le docteur Patxi Pérez Ramallo qui publie régulèrement le résultat de ses recherches au long du Camino, tout d’abord en Aragon et Navarre.

... pour en savoir plus ...

Référence :

Pérez-Ramallo, P., Grandal-d´Anglade, A., Organista, E., Santos, E., Chivall, D., Rodríguez-Varela, R., Götherström, A., Etxeberria, F., Ilgner, J., Fernandes, R., Arsuaga, J. L., le Roux, P., Higham, T., Beaumont, J., Koon, H., & Roberts, P. (2022). Multi-isotopic study of the earliest mediaeval inhabitants of Santiago de Compostela (Galicia, Spain). Archaeological and Anthropological Sciences14(11), 214.  https://doi.org/10.1007/s12520-022-01678-0

Cette lettre résume l'article suivant :
Multi-isotopic study of the earliest mediaeval inhabitants of Santiago de Compostela (Galicia, Spain)
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