Institut recherche jacquaire (IRJ)

Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)

Identifier le Patrimoine jacquaire. Le voir comme des étoiles de la Voie lactée. Enrichir le Patrimoine mondial sur et hors les chemins.
Les pèlerins médiévaux vénéraient l’apôtre Jacques auteur de Épître. Au moment de la mort, il était le passeur des âmes.

Le pain et le chemin de Saint-Jacques en Espagne, lettre 127


Rédigé par Manuel F. Rodríguez Fernández le 24 Janvier 2022 modifié le 25 Janvier 2022

Voici la première lettre « Pèleriner informé » envoyée par l’Institut de Recherche Jacquaire. Elle est adressée à tous les Européens, habitant des quartiers Saint-Jacques ou dont la ville possède un patrimoine Saint-Jacques qui mérite d’être connu. L’Institut ne les atteindra pas seul. Il mobilisera les personnes qui s'intéressent à leur patrimoine local : pèlerins érudits ou curieux, membres de sociétés savantes, guides touristiques, archivistes... Il fera appel au concours des organismes auxquels elles appartiennent pour développer le programme européen Etoiles du Patrimoine Saint-Jacques.

Symbole de la volonté d’ouverture de l’Institut, cette lettre est signée d’un ami espagnol.
Manuel F. Rodríguez Fernández est journaliste, spécialiste de la « promotion culturelle, Associations et Recherche » à la SA de Xestión do Plan Xacobeo. Il nous offre une étude de l’importance du pain sur les chemins de Saint-Jacques en Espagne au travers de miracles et de traditions orales transmises jusqu’à nous. Elvire Torguet, notre traductrice toujours disponible, nous la présente en français.



Du pauvre pèlerin à qui saint Jacques donna du pain

Le premier miracle raconté par l’auteur date de 1139. Dans tous les manuscrits du Livre des miracles de saint Jacques, il fait suite aux vingt-deux qui le composent, à l’exception du Codex Calixtinus où il est relégué dans son Appendice. 
La représentation iconographique de ce miracle semble rare, je ne connais que celle du minuscule village Sant Jaume de Frontanya, en Catalogne (image ci-dessous). C’est sans doute une des raisons qui fait qu’il est très peu connu en France, bien que le protagoniste soit français :
Panneau de bois peint avec une partie du retable de saint Jacques de l'église du village Sant Jaume de Frontanya, en Catalogne. Autour de 1300. Musée diocésain de Solsona. Image de Xacopedia.com
Panneau de bois peint avec une partie du retable de saint Jacques de l'église du village Sant Jaume de Frontanya, en Catalogne. Autour de 1300. Musée diocésain de Solsona. Image de Xacopedia.com

« En l’an 1139 de l’Incarnation du Seigneur, sous le règne de Louis, roi des Français, et sous le pontificat du pape Innocent, un homme nommé Brun, du prieuré de Vézelay consacré à sainte Marie-Madeleine, se trouva manquer de ressources au retour de Saint-Jacques. N’ayant pas une seule pièce de monnaie pour acheter du pain, et se trouvant un jour encore à jeun à la neuvième heure, honteux de mendier et très inquiet, il s’assit sous un arbre, implorant de tout son cœur l’aide du bienheureux Jacques. Là, il s’endormit un bref moment et rêva que le bienheureux Jacques, l’Apôtre de Dieu, lui donnait de quoi manger. Lorsqu’il s’éveilla, il trouva près de sa tête un pain, dont il se nourrit pendant quinze jours, jusqu’à ce qu’il revînt chez lui. Chaque jour, il en mangeait deux fois suffisamment, et le lendemain, il retrouvait le pain entier dans sa besace. Ô admirable renouvellement de ce qui advint au prophète Élie. Mais parce que le Seigneur l’a fait, cela ne doit pas nous étonner. »


C’est ainsi que le Codex Calixtinus, œuvre du XIIe siècle, essentielle pour comprendre la culture jacquaire1 décrit comment l’apôtre Jacques le Majeur secourut le pèlerin français Brun de Vézelay alors qu’il rentrait dans son pays, depuis Compostelle, dans un total dénuement2.

C’est l’un des nombreux miracles liés au Chemin de Saint-Jacques, dont les protagonistes sont le pain et les pèlerins. Il ne pouvait en être autrement. Les principales routes jacquaires en France et celles qui, comme le Camino francés, traversent l’Espagne, passent sur des terres historiquement liées à la production de blé et de seigle. Il en va de même de la Via de la Plata sur son parcours vers le Chemin mozarabe galicien, qui traverse des terres céréalières aussi significatives que la région de Tierra del Pan (Terre de Pain NDT), dans la province de Zamora. Par conséquent, les pèlerins progressaient, sur plusieurs tronçons de chemin, entre les blés, si la période de l’année le permettait.
 

Cette carte des chemins de Compostelle en Europe a été dessinée dans les années 1970. De premiers itinéraires, imaginés au début du XXe siècle à partir du Codex Calixtinus en furent la base.
Cette carte des chemins de Compostelle en Europe a été dessinée dans les années 1970. De premiers itinéraires, imaginés au début du XXe siècle à partir du Codex Calixtinus en furent la base.
En outre, on pouvait faire le Chemin grâce, surtout, au pain. Les difficultés pour arriver à Saint-Jacques depuis les lieux les plus divers d’Europe étaient immenses et les ressources de nombreux pèlerins, minimes ou nulles. Au long des routes européennes, dans le maillage des hôpitaux d’accueil des pauvres, des malades et des pèlerins, la ressource alimentaire première et indispensable était le pain. Avec du pain et de l’eau il était possible de faire le Chemin. Quelques gorgées d’eau et un morceau de pain pouvaient sauver la vie d’un pèlerin affaibli, tout en devenant le trésor le plus délectable. C’était ce que l’on nommait primum Vivere, qui, à part l’eau, souvent n'était autre, précisément, qu'une ration de pain.

C’est pourquoi le Livre V du Codex Calixtinus et les guides qui sont venus ensuite, détaillent les endroits sûrs -ou peu sûrs- pour boire de l’eau et pour trouver du pain. La nourriture à laquelle on aspire en premier lieu est le pain. Si c’est une terre où il y en a et où il est bon, c’est souligné avec satisfaction. Sinon, on prévient de toutes les conséquences, comme en avertit à nouveau le Codex Calixtinus, ceux qui passent par la Bayonne basque-française :

« Terre barbare par sa langue, pleine de forêts, montagneuse, déserte de pain [...] ». Les récits de pèlerins de Saint-Jacques existant depuis le XIVe siècle racontent la même chose3


La surprenante infrastructure d’assistance à but non lucratif était constituée, en plus des hôpitaux mentionnés, compris, bien sûr, dans le sens médiéval de lieux d’hospitalité, par les monastères et les couvents. Or, dans les uns et les autres, l’approvisionnement en blé et en seigle pour secourir les pèlerins dans le besoin était la grande préoccupation. Le vin, la viande, quelle qu’elle soit, et le fromage sont les aliments les plus mentionnés ensuite, mais loin derrière. L’hôpital de La Herrada, à Carrión, sur le Camino Francés, pouvait ne pas disposer d’autres aliments, mais offrait toujours du pain à chaque marcheur : un demi-pain de mai à octobre et un entier de novembre à avril4. Le surplus était, en outre, avec les légumes, la base des bouillons et des soupes que beaucoup de ces lieux offraient aux pèlerins et aux nécessiteux.
Et cette mission alimentaire primaire du pain ne doit pas être comprise comme étrangère au palais et à la satisfaction du fait de manger. Dans différents textes, on souligne, avec délectation, la grande originalité et saveur de certains pains de différents lieux. Des agglomérations actuelles, comme San Cristovo de Cea, sur le Chemin mozarabe par Ourense, ont conservé cette tradition artisanale de haute qualité dans l’élaboration du pain, au point qu’elles en ont fait leur signe d’identité pour les pèlerins actuels.
De plus, le pain, avec le vin, avait une connotation sacrée. Dans l’eucharistie, les deux aliments se transformaient en corps du Christ. Le miracle populaire de O Cebreiro, sur le Chemin Français, le rappelait aux pèlerins qui passaient par là5... Mais il y a d’autres légendes dans lesquelles il est présenté comme une nourriture à la fois matérielle et spirituelle pour le vrai pèlerin.

La légende de Mojapán


La source jacquaire historique de Mojapan aujourd’hui. Image de Xacopedia.com
La source jacquaire historique de Mojapan aujourd’hui. Image de Xacopedia.com

Sur le site légendaire de Valverde de Lucerna, sur le Chemin Mozarabe galicien encore dans la région de Sanabria, seules quelques femmes ont secouru avec le pain qu’elles faisaient cuire, un pauvre pèlerin qui s’avéra être Jésus. Devant le manque de charité du lieu, celui-ci fut inondé, donnant lieu au lac de Sanabria6.

À Arzúa (Vilanova), sur le Camino Francés, une femme refuse le pain à un pèlerin affamé. Quand il est parti, les pains de la femme sont devenus des pierres7. 
Et le miracle le plus connu en Espagne : celui de la fontaine de Mojapán (Trempe-le-pain, NDT, photo ci-contre), dans les monts de Oca (près de Burgos), sur le Chemin Français. Il raconte qu’un pèlerin vola à ses compagnons des morceaux de pain sec qu’ils avaient obtenus comme unique nourriture et courut vers une fontaine où il essaya de les manger en les trempant dans l’eau. Le peu solidaire voleur était sur le point de mourir étouffé quand ses compagnons sont arrivés et l’ont sauvé8.

Morale de l'histoire : on sait que l’origine étymologique du terme compagne/compagnon est l’expression latine cum Panis -partager le pain-. Et le « compagnonnage » (compris au sens de la camaraderie NDT) a été et est, à son tour, une des forces historiques du Chemin. Le pèlerin cherchait à voyager en compagnie pour se défendre contre les dangers et s’entraider.

Cette légende illustre en outre que la principale aumône reçue par le pèlerin était le pain. Facile à conserver et à transporter, il était presque toujours dans sa besace, qui, comme le raconte de nouveau le Calixtinus, devait être portée ouverte, pour recevoir et - aussi - pour donner9. Conscient ou non de cette exigence, le pèlerin italien Nicola Albani s’y est conformé. Il raconte qu’en 1743, en arrivant près de Santiago par une nuit de pluie, personne ne voulut l’accueillir dans le village où il chercha refuge. Seul l’homme le plus pauvre de la ville avec six enfants le fit.
Avec reconnaissance, Albani écrit :

« Je leur donnai tout le pain que j’avais obtenu ce jour-là, et ils m’embrassèrent mille fois les mains et les pieds »10.


L'ordre des Antonins

L’hôpital et le couvent de San-Anton, Castrojeriz, sur le Chemin Français, où les Antonins accueillaient les pèlerins avec du pain de qualité. Image de Xacopedia.com
L’hôpital et le couvent de San-Anton, Castrojeriz, sur le Chemin Français, où les Antonins accueillaient les pèlerins avec du pain de qualité. Image de Xacopedia.com
L’importance du pain est à ce point cruciale que c’est pour lui que s’installe sur les chemins de Saint Jacques l’ordre des Antonins. Sachant que de nombreux pèlerins contractaient l’ergotisme sur le Chemin en consommant du pain en mauvais état, ils fondèrent plusieurs hôpitaux et couvents où ils les soignaient à base, surtout, de pain frais de qualité. Leur principal établissement, en pleine terre productrice de blé, fut celui de Saint-Antoine de Castrojeriz, Burgos, sur le Chemin Français. La nuit, les Antonins laissaient dans une niche extérieure du pain frais pour les pèlerins de passage.  Le bâtiment actuel, en partie en ruines, conserve cette niche mythique11.

La soupe à l’ail

La relation pain-Chemin s’est maintenue jusqu’à présent. Savez-vous quel est le repas le plus légendaire de la renaissance du Chemin Français depuis les années 1980 ? C'est la soupe à l’ail élaborée avec du bon pain dur castillan par le prêtre José Maria Alonso Marroquín (1926-2008) et ses sœurs Julia et Delfina dans le vieil et solitaire hôpital jacquaire de San Juan de Ortega. Ils la cuisinaient tous les jours, avec soin et de façon désintéressée, pour ceux qui y passaient la nuit (photo ci-contre).
Les pèlerines et pèlerins vétérans de la moitié du globe les regrettent encore.
José Maria Alonso offre sa fameuse soupe de pain à l’ail aux pèlerins. Photo de Xacopedia, avec l’aimable autorisation de José Vilaboa.
José Maria Alonso offre sa fameuse soupe de pain à l’ail aux pèlerins. Photo de Xacopedia, avec l’aimable autorisation de José Vilaboa.

Notes

[1] Traduit intégralement en français par Gicquel, Bernard, La légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003.
[2] Milagro de Santiago, écrit par don Alberic, abbé de Vézelay, évêque d’Ostie et légat de Rome, Liber Sancti Jacobi ‘Codex Calixtinus' (A. Moralejo, C. Torres et J. Feo, traduc.), Xunta de Galicia, 1998, p. 589. En français, Gicquel, p.121.
[3] Liber Sancti Jacobi ‘Codex Calixtinus', livre V, chapitre VII, op. cit. pp. 514-515.
En français, Gicquel, p.603.
[4] https://xacopedia.com/Carrion_de_los_Condes
[5] https://xacopedia.com/Cebreiro_milagro_de_O
[6] https://xacopedia.com/San_Martín_de_Castañeda_monasterio_de
Le miracle et le châtiment sont racontés par Miguel de Unamuno dans le roman San Manuel Bueno, martyr (1930)
[7] Liber Sancti Jacobi ‘Codex Calixtinus', livre V, chapitre XI, op. cit. p. 575.
En français, Gicquel, p. 633. Il doit y avoir une erreur d’identification car les trois ou quatre miracles de ce type se passent tous en France (où les Villeneuve sont nombreux aussi). Mais peu importe...
[8]  title="https://xacopedia.com/Mojapan">https://xacopedia.com/Mojapan
[9] Liber Sancti Jacobi ‘Codex Calixtinus', Livre I, chapitre XVII, op. cit. p. 205.
En français, Gicquel, p.361.
[10] Albani, Nicola, Viaxe de Nápoles a Santiago de Galicia, Xunta de Galicia, 2007, p. 141.
[11]   https://www.arteguias.com/convento/conventosanantoncastrojeriz.htm