Institut recherche jacquaire (IRJ)

Embrun et Compostelle ?


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 14 Mai 2012 modifié le 17 Septembre 2023
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Un lieu de passage

Embrun est située, à 900 m. d’altitude, sur la vallée de la Durance qui, depuis toujours est un axe de passage, du col du mont Genèvre à 1800 m. d’altitude, jusqu’à sa confluence avec le Rhône. Cet axe fut utilisé par les voyageurs venus de la plaine du Pô ; il fut aménagé par les Romains et est connu sous le nom de voie domitienne. Depuis cette époque, cette voie continue à être fréquentée par les voyageurs souhaitant passer les Alpes dans un sens ou dans l’autre. Que des pèlerins mêlés aux autres voyageurs aient fréquenté cette voie ne fait aucun doute. Mais quels pèlerins ? Où allaient-ils ? Les grandes destinations étaient nombreuses, et ceux qui passaient à Embrun pouvaient aller à la Sainte-Baume, à Saint-Antoine de Viennois, à Saint-Gilles ou, peut-être, à Compostelle.

De l’examen des documents, il ressort que les mentions de pèlerins de Compostelle dans la région d’Embrun sont assez tardives et peu nombreuses. En conséquence, on ne peut parler de « tracé jacquaire » spécifique, même si quelques itinéraires mentionnent le passage des Alpes au mont Genèvre. Un tracé contemporain ne peut sans doute pas éviter commodément ce qui est devenu aujourd’hui une grande route. Un circuit de toutes les chapelles permettrait sans doute davantage d’exprimer ce que pouvait être la dévotion à saint Jacques des gens de la région.

Ainsi que le disait très bien Bernard Oury, de la Commission histoire de l'association PACA-CORSE des amis de saint Jacques de Compostelle, au colloque de Saintes en 2002
« c
es expressions aux formes diverses ont favorisé une hagiographie ou se mêlaient légende et réalité mais où dominait le merveilleux. Et la légende, quand elle est belle, devient crédible. Et pourtant le Chemin existe et continuera d’exister. Nos chapelles attireront encore des petits pèlerinages qui encourageront le départ vers le Grand Cheminement. Et c’est là le vrai miracle de saint Jacques où chacun se redécouvre, quel que soit l’esprit dans lequel il est parti ».


La fréquentation de la région d’Embrun par les pèlerins de Compostelle

Pèlerins et itinéraires dans cette région ont été particulièrement bien étudiés par Pierrette Paravy, dans sa thèse d’histoire médiévale soutenue en 1992 et, plus récemment, par Bernard Oury, historien et pèlerin. L’un et l’autre arrivent aux mêmes constatations : la dévotion à saint Jacques est relativement importante dans la région, mais n’apparaît qu’au XVe ou XVIe siècle et le nombre de pèlerins de Compostelle historiquement attestés est très faible.

Ecoutons Bernard Oury :

« On a parlé des milliers et même des centaines de milliers de pèlerins qui avançaient sur nos routes sans faiblir, des jeunes et des vieux, des estropiés et de solides ruraux, des riches et des pauvres qu’un seul désir soutenait : arriver à Saint-Jacques en Galice. Or les Hautes-Alpes, où la légende voulait à tout prix faire passer Hannibal, auraient dû s'enorgueillir d’avoir vu ces milliers et milliers de pèlerins au cours des siècles. Cependant, nous constatons qu’aucun chroniqueur, historien ou érudit de ce département n’a écrit la moindre ligne sur cet événement d’importance. Le père Fornier (1591-1650) historien méticuleux, Reymond Juvénis (1628-1705) dont les travaux historiques sur le Haut-Dauphiné nous révèlent l’immense érudition, François Vallon-Corse (1715-1791) passionné d’histoire et d’archéologie, Théodore Gautier (1780-1846) l’historien de Gap et du Gapençais, aucun ne fait la moindre allusion au passage de ces milliers de marcheurs vers Compostelle.

La Société d’Etudes des Hautes-Alpes qui depuis 120 ans a publié un bulletin annuel qui représentait en 2002 plus de 40 000 pages sur la vie du département, de l’Antiquité à nos jours, n’a pas la moindre ligne sur cet événement. Et pourtant, pendant longtemps les ecclésiastiques furent nombreux à publier les monographies des paroisses qu’ils géraient, paroisses qui possédaient relativement souvent des chapelles Saint-Jacques. En 1950 un prêtre qui parcourt le département pour faire un recensement des chapelles rurales, garde le même silence sur les pèlerins ».


Des pèlerins de Compostelle

En réalité, les sources locales ne sont pas totalement muettes. Pierrette Paravy les a interrogées sur ce sujet précis. Pour les diocèses de Grenoble et Embrun et les deux siècles couverts par son étude (mi-XIVe-fin XVIe siècles), elle a trouvé 26 pèlerins de Compostelle. Ils sont mentionnés lors de révisions de feux (autrement dit des recensements) ou dans des legs testamentaires.

Pour la région d’Embrun, il faut reconnaître la modestie de la moisson :

A Prelles, une révision de feux du XVe siècle évoque l’absence de paroissiens partis pour Saint-Jacques, malheureusement sans citer de noms. Une autre de 1447 mentionne Guillaume Vial, de Saint-Christophe en Oisans, comme étant parti à Compostelle. Une autre encore, de 1474 mentionne un habitant de Saint-Chaffrey parti 6 ans plus tôt et jamais revenu.

En 1494, Jean Pinet habitant de Briançon, lègue 3 florins au procureur de l’église de Saint-Jacques en Galice pour acheter de la cire « dès qu’on trouverait quelqu’un pour porter ces trois florins ».

Cette grande route passant par Embrun a également vu passer au moins trois pèlerins qui, dans leurs récits de voyage, énumèrent leurs étapes. En 1467, le prince tchèque Léon de Rozmital qui, après un large tour d’Europe, rentre de Compostelle en passant par l’Italie mentionne Avignon, Carpentras, Sainte-Euphémie, Orpierre, Tallard, Embrun, Briançon, Cesana Torinese. En 1490 un marchand de Valenciennes, Jean de Tournai, après être allé à Jérusalem et à Rome, se dirige vers Compostelle en passant par le mont Genèvre, Briançon, Saint-Martin de Queyrières, Saint-Crépin, Embrun, Chorges, Valserres, Tallard, Sisteron, Peipin, Manosque, Sainte-Tulle, Saint-Paul-les-Durance, Seillon-sources d’Argens, Ollières, Saint-Maximin, La Sainte-Baume, Marseille. Le troisième est l’Italien Bartolomeo Fontana qui, en 1538, décide lui aussi d’aller à Compostelle. A cette époque existent déjà des guides indiquant aux marchands et aux pèlerins des itinéraires pour se rendre dans telle ou telle ville et tel ou tel sanctuaire. Bartolomeo les a lus puisqu’il déclare que, depuis Milan, « le vrai chemin direct de Saint-Jacques, utilisé très anciennement, était d’aller à Avignon par la voie que je décris ci-dessous…la plus rapide et la plus courte. Et d’indiquer Cesana Torinese, Briançon, Saint-Martin, Saint-Crépin, Embrun, Chorges, Tallard, La Saulce, Orpierre, Séderon, Sault, Mormoiron, Carpentras, Entraigues, Avignon. Ceci ne l’empêche d’ailleurs pas de prendre une autre route celle-ci étant peu sûre et, de plus, en proie à une épidémie de peste. Au retour, il ne l’emprunte pas davantage car, du Puy il rentre par Lyon, Chambéry et la vallée de la Maurienne.


La dévotion à saint Jacques

Dans la région d’Embrun, les chapelles dédiées à saint Jacques n’apparaissent d’ailleurs que tardivement : fin du XVe siècle et au XVIe siècle, mais elles sont assez nombreuses : 29 dans le diocèse, dont les plus nombreuses dans les régions Embrun-Briançon où on en trouve souvent une par paroisse. De nombreuses autres chapelles sont dédiées à d’autres saints, mais parmi eux, saint Jacques vient au second rang après saint Antoine2. Elles sont la preuve d’une dévotion à saint Jacques, sans forcément un lien avec Compostelle, mais bien plutôt d’une dévotion au saint auteur de l’Epître de Jacques qui apparaît alors comme le protecteur des biens de la terre et des troupeaux. D’ailleurs, certaines sont de simples chapelles d’alpages, bien loin des grands chemins.

Outre le vocable, la dévotion s’exprime par des tableaux ou peintures que l’on retrouve dans la plus modeste de ces chapelles. Les décors les plus achevés, dans leur modestie, sont ceux de l’église Saint-Jacques de Prelles3 où furent peintes, à la fin du XVe siècle, plusieurs scènes du fameux miracle de saint Jacques, le pendu dépendu, scènes que l’on retrouve aussi à Eygliers.

La dévotion s’est aussi exprimée par la rédaction d’un mystère, en langue du pays, dont le texte est perdu mais dont on sait qu’il a été joué, sous le titre Passion de saint Jacques4, les 1et 2 mai 1529 à Chantemerle5 dont l’église Saint-Jacques était paroisse depuis 1517.


 

1 PARAVY, (P.), Recherches sur la vie religieuse en Dauphiné du milieu du XIVe siècle à la Réforme, thèse de Doctorat d’Etat d’histoire, Grenoble, 1992, dactylographie, t.II, p. 704-706; 724-814

2 PARAVY, (P.), Recherches sur la vie religieuse en Dauphiné du milieu du XIVe siècle à la Réforme, thèse de Doctorat d’Etat d’histoire, Grenoble, 1992, dactylographie, t.II, p. 695

3 Cne. Saint-Martin-de-Queyrieres, cant. L’Argentières-la-Bessée, arr. Briançon, Hautes-Alpes

4 PARAVY, (P.), Recherches sur la vie religieuse en Dauphiné du milieu du XIVe siècle à la Réforme, thèse de Doctorat d’Etat d’histoire, Grenoble, 1992, dactylographie, t.I, p. 433-469

5 Chantemerle-Serre-Chevalier, cne. Saint-Chaffrey, cant. Le Monêtier-les-Bains, arr. Briançon, Hautes-Alpes.