Institut recherche jacquaire (IRJ)

La gestuelle des pèlerins d'hier à Compostelle


Rédigé par le 21 Septembre 2009 modifié le 2 Février 2024
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Une multitude de pèlerins venus de toute l'Europe a pu contempler la cathédrale de Compostelle qui abrite, selon la tradition, le tombeau de l'apôtre saint Jacques le Majeur surnommé "Fils du Tonnerre" par Jésus à cause de son caractère véhément, passionné et impulsif. Du XIIe au XIXe siècle, les pèlerins transportés par la foi ont développé une gestuelle à l'intérieur de ladite cathédrale. Malheureusement, de nos jours, la plupart des touristes-pèlerins qui reproduisent ces gestes ignorent leurs significations symboliques.


Une multitude de pèlerins venus de toute l'Europe a pu contempler la cathédrale de Compostelle qui abrite, selon la tradition, le tombeau de l'apôtre saint Jacques le Majeur surnommé "Fils du Tonnerre" par Jésus à cause de son caractère véhément, passionné et impulsif. Du XIIe au XIXe siècle, les pèlerins transportés par la foi ont développé une gestuelle à l'intérieur de ladite cathédrale.
Malheureusement, de nos jours, la plupart des touristes-pèlerins qui reproduisent ces gestes ignorent leurs significations symboliques. L'un de ces gestes consiste à placer les doigts de la main droite dans les cinq cavités qui se trouvent sur le meneau de l'arc central du Porche de la Gloire qui date du XIIe siècle. Cette colonnette de marbre blanc représente la généalogie du Christ. Selon la tradition, ces cavités ont été creusées par l'empreinte des mains des pèlerins qui nous ont précédés au fil des siècles. On dit que celui qui prononce en silence cinq Pater sans retirer la main de ce meneau, se verra attribuer par la Providence cinq grâces. Cette colonnette repose sur un sphinx ailé et barbu souvent assimilé au dernier roi de la dixième génération chaldéenne1 . La statue de ce roi retient avec fermeté une bête féroce sous chaque bras. Ces deux monstres ont la gueule ouverte. Il semblerait que les pèlerins d'hier déposaient des dons dans ces ouvertures qui débouchaient vraisemblablement sur la crypte. Derrière ce télamon, il y a un orant qui regarde vers le maître-autel. Il s'agirait d'un autoportrait du maître d'œuvre Mathieu (auteur du Porche de la Gloire).  

Les pèlerins posent alors trois fois le front sur la tête de cet orant appelé communément le "Saint des Bosses" ("Santo dos Croques"). Celui qui agirait de la sorte recevrait une étincelle du génie du présumé maître Mathieu, ce qui n'est pas à négliger. Actuellement, il est courant de voir à l'approche des examens de fin d'année universitaire un attroupement d'étudiants autour de cet orant. Les uns après les autres, ils portent trois coups de tête sur cette statue en espérant ainsi augmenter leurs capacités intellectuelles. En outre, on dit aussi que celui qui ferait ce geste conserverait une bonne mémoire jusqu'à la fin de ses jours. Cela tient bien plus de la superstition que de la foi, mais en Galice, terre mystique, ces deux notions semblent se confondre la plupart du temps en une seule et même croyance.

 

Si le pèlerinage est effectué lors d'une Année Sainte, les pèlerins empruntent la Porte Sainte pour entrer dans la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle 2 . Sur le fronton de ladite porte qui est aussi appelée la Porte du Pardon saint Jacques et ses deux disciples Anastase et Théodore accueillent les pèlerins. Les plus croyants posent leurs lèvres sur les jambes de cette porte au moment de la franchir. .

 

Au XVIe siècle, les couples qui désiraient avoir un enfant priaient au pied de la statue de la vierge Marie enceinte placée derrière le chœur3. Tous les samedis, le Salve Regina était alors prononcé devant cette image mariale qui attirait notamment des femmes qui étaient en mal d'enfants4 .

 

Après avoir confessé ses péchés, le pèlerin s'approchait de la colonne creuse de bronze du XIIe siècle qui contient les soi-disant bourdons de saint Jacques et de saint François de Sienne, pèlerin du XIIIe siècle qui recouvrit la vue dans la cité de l'Apôtre5. Le pèlerin peut toucher le bout de la relique apostolique qui passe pour avoir le pouvoir de radoucir les souffrances physiques et morales.

Après avoir communié, le pèlerin s'apprête à embrasser l'image de saint Jacques, qui est placé sur le maître-autel. Cette statue tient dans la main droite le bourdon ferré et dans l'autre un rouleau de papier déroulé où il est inscrit :

Hic est corpus divi Iacobi Apostoli et Hispaniarum Patroni,
c'est-à dire
Ici repose le corps de l'apôtre saint Jacques, patron de l'Espagne.
 

Après avoir gravi les marches qui mènent à l'image de saint Jacques, le pèlerin donne un baiser à l'Apôtre qui lui tourne le dos, puis passe ses mains autour du cou de cette statue en prononçant à haute voix : "Ami, recommande-moi à Dieu". Au XVIe siècle, une couronne d'argent était suspendue à une chaîne au-dessus de la tête de saint Jacques. Avant la traditionnelle accolade, le pèlerin enlevait son chapeau et le posait sur la tête de l'Apôtre. Après l'avoir embrassé, il ceignait ladite couronne, puis au moment de partir remettait son chapeau qui avait été en contact avec l'image de saint Jacques. Ce chapeau devenait ainsi une sorte d'objet fétiche pour le pèlerin qui le conservait comme une véritable relique6.

Jusqu'au XVIe siècle, on disait que les reliques du "Fils du Tonnerre" et de ses deux disciples étaient sous le maître-autel. Mais aucun pèlerin ne les a jamais vues. En 1588-1589, les attaques répétées du pirate anglais sir Francis Drake le long de la côte galicienne furent à l'origine du transfert des restes du corps de l'Apôtre vers une autre zone de la cathédrale. L'endroit où ils avaient été cachés fut tenu secret à tel point que l'on ne les retrouva plus. Ce ne fut que le 28 janvier 1879 que des restes furent mis à jour. Des experts se prononcèrent pour leur authenticité, que le pape Léon XIII proclama solennellement dans sa bulle Deus Omnipotens de 1884. Cependant, en 1946, coup de théâtre : des fouilles plus archéologiques mènent à la découverte du soi-disant véritable tombeau du saint. Les reliques de la cathédrale de Compostelle sont-elles bien celles de saint Jacques ? La question est disputée7. Depuis la fin du XIXe siècle, les pèlerins peuvent enfin prier au pied des reliques présumées de saint Jacques, qui son exposées dans une châsse en argent sous le maître-autel. Au mur, une plaque de marbre rappelle la visite du pape Jean-Paul II, le 9 novembre 1982.

 

Le 25 juillet, le jour de la saint Jacques, une cérémonie religieuse est célébrée avec la traditionnelle Offrande Nationale de 1000 écus d'or à l'Apôtre, qui fut instituée par Philippe IV en 16438 . C'est aussi ce jour-là qu'est utilisé le célèbre botafumeiro, encensoir géant (1,50 m, 80 Kg) que l'on fait se balancer à l'intérieur de la cathédrale. Au cours d'une Année Sainte, le botafumeiro est employé plus souvent. Bien que son existence remonteau XIIe siècle, il fut utilisé pour la première fois au XIVe siècle. En un premier temps, il aurait été employé pour purifier l'air ambiant, car la présence constante de centaines de pèlerins rendait l'air irrespirable. Il aurait également servi de brasero pendant les rudes hivers galiciens. Néanmoins, son utilisation n'est pas sans danger : en 1499, il vint s'écraser au sol, cet accident se reproduisit en 1622, et plus récemment en 1925 et en 1937. De nos jours, le traditionnel encensement au botafumeiro est perçu par la plupart des touristes-pèlerins comme une attraction folklorique. Ainsi, ils applaudissent à tout rompre à la fin de l'encensement, ce qui n'est pas dans le goût de l'archevêque.

Lorsque le pèlerin a fait le tour de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle où reposent les restes de plusieurs rois et saints, il quitte la Ville Sainte pour marcher encore, mais empli d'une force nouvelle. A l'époque moderne, les pèlerins les plus humbles recevaient des vêtements neufs avant de reprendre la route incertaine et parsemée d'embûches. Les vieux habits étaient laissés sur la "Croix des Guenilles" ("Cruz dos Farrapos") située sur le toit de la cathédrale. Ces guenilles étaient ensuite brûlées

 

Au début du XXe siècle, dans la petite église romane de La Corticela - annexe de la cathédrale de Compostelle -, une habitude propre aux habitants de Saint-Jacques-de-Compostelle est passée dans les mœurs : on inscrit sur un bout de papier ce que l'on souhaite obtenir du Seigneur, puis on laisse sa demande écrite entre les mains de l'image de Jésus au Jardin des Oliviers qui date du XVIe siècle. En 1999, 57,3% des demandes visaient la réussite des examens de fin d'année scolaire ou universitaire, 10,8% concernaient la famille, 7,9% avaient rapport à la vie amoureuse et 5,8% concernaient la santé9 . Depuis la dernière décennie du XXe siècle, les pèlerins sont aussi de plus en plus nombreux à vénérer cette image christique.

 

Les significations symboliques de cette gestuelle dans la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui est un harmonieux assemblage du roman le plus pur avec les hardiesses du baroque en passant par l'élégance du gothique et la grâce plateresque, semblent prendre toute leur valeur lorsque ce sanctuaire est le moins visité par les foules de touristes-pèlerins. La sérénité du lieu est alors interrompue par le son des cloches ou le bruit de l'eau qui coule des gargouilles dans cette contrée à fortes pluies. A ces moments-là, il apparaît que l'ensemble de ces gestes transcende en fait le domaine de l'histoire pour atteindre celui de la foi, qui oriente la pensée et l'action.

 

Pablo Nogueira
Université de Paris IV-Sorbonne
Membre de la Fondation, correspondant en Galice


1 - Ce dernier fut averti en songe par Cronos, dieu du temps, que l'humanité serait anéantie par le débordement universel des eaux. Ce roi fit construire un vaste navire sur lequel il embarqua avec les siens. Néanmoins, il avait auparavant enterré les livres qui contenaient toutes les connaissances d'alors dans la ville dédiée au culte du Soleil : Sisparis. Après le déluge, les survivants récupérèrent ces volumes, et purent ainsi reconstruire de nouvelles cités et l'ancienne Babylone.
2 - Rappelons que toutes les années où la fête de l'Apôtre - le 25 juillet - tombe un dimanche sont considérées comme Années Saintes. Ce caractère fait de Saint-Jacques-de-Compostelle la troisième Ville Sainte du monde avec Rome et Jérusalem. La prochaine Année Sainte (2004) commencera, conformément à la tradition, par la cérémonie d'ouverture de la Porte Sainte le 31 décembre. Cette porte est ouverte jusqu'au 31 décembre suivant. Elle est ensuite murée jusqu'à la prochaine Année Sainte.
3 - En 1945, le chœur érigé au XVIe siècle, qui était fermé par de hautes clôtures en fer forgé, fut accolé au maître-autel pour libérer l'espace de la nef.
4 - Pablo Nogueira, La cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle (XVIe-XVIIIe siècles), Université de Paris IV-Sorbonne / UFR d'Etudes ibériques et latino-américaines, 1996, p. 44.
5 - Rappelons qu'à l'époque moderne, la cathédrale de Compostelle comptait des prêtres appelés lenguajeros qui savaient plusieurs langues pour confesser les pèlerins venus de toute l'Europe. La cathédrale conserve encore deux confessionnaux de lenguajeros où sont inscrites en lettres dorées les langues dans lesquelles le prêtre confessait. On peut ainsi lire :
Pro linguis germanica et hungarica ou bien Pro linguis britannica et gallica.

6 - Pablo Nogueira, op.cit., p. 41.
7 - Il convient de mentionner ici Denise Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen Age, Paris, PUF, 2000. (Les résultats de cette recherche historique bousculent bien des idées admises sur le culte de cet apôtre en terre de Galice.) Consulter aussi son article "Le corps de saint Jacques à Compostelle : histoire et légende" sur ce site.
8 - Archives Générales de Simancas, Patronato Real, Leg. 9.
9 - Il convient de mentionner ici "Jesós del Huerto" in La Corticela (Santiago de Compostela), n° 1, 1999, p. 1 et p. 4.