Institut recherche jacquaire (IRJ)
Institut de Recherche Jacquaire (IRJ)

Identifier le Patrimoine jacquaire. Le voir comme des étoiles de la Voie lactée. Enrichir le Patrimoine mondial sur et hors les chemins.
Les pèlerins médiévaux vénéraient l’apôtre Jacques auteur de l'Épître. Au moment de la mort, il était le passeur des âmes.

LE PÈLERIN FRANÇAIS ETIENNE BORET


Rédigé par Miguel Tain Guzman, Professeur de l’Université de Santiago de Compostela le 19 Novembre 2022 modifié le 27 Novembre 2022

Les Archives Départementales de la Dordogne ont une très intéressante documentation des pèlerinages du dévot Étienne Boret au XVIIIe siècle, un personnage originaire de Soumensac, dans le Lot-et-Garonne, dont on ne dispose guère de données.



Grâce aux laissez-passer, certificats de bonne santé, indulgences, gravures religieuses, prières, certificats de confession, etc., acquis au cours de ses déplacements, nous savons qu’il a fait deux pérégrinations à Saint-Jacques-de-Compostelle (en 1749 et 1761; ce ne sont pas des années saintes) et trois à Rome (en 1750, 1754 et 1769), ainsi qu’à un grand nombre de sanctuaires locaux en France, en Italie et en Espagne: par exemple, au Mont Saint-Michel, à la basilique de La Daurade à Toulouse, à la basilique Saint-Seurin de Bordeaux, au sanctuaire de la Sainte-Maison de Lorette, au sanctuaire de Santa Maria della Vita à Bologne ou à la basilique Saint-Sernin à Toulouse.
Ses deux pèlerinages à Compostelle témoignent de la validité du pèlerinage jacquaire en Europe au cours des siècles de l’ère moderne, en particulier parmi les classes sociales les plus populaires, et surtout parmi les Italiens et les Français.

Du premier pèlerinage de 1749, alors qu’il avait 23 ans, quatre documents sont conservés.

Sa Compostela

Compostela authentifiant le pèlerinage de Etienne Boret en 1749 ; A.D.24, J 2041-17 (Arch, Dep. 24)
Compostela authentifiant le pèlerinage de Etienne Boret en 1749 ; A.D.24, J 2041-17 (Arch, Dep. 24)
Le premier est sCompostela délivrée par la cathédrale. Comme on peut s’y attendre, ce certificat de pèlerinage et de communion a dû être acquis, contre paiement, dans la chapelle du Roi de France de la cathédrale, après avoir assisté à la messe à la première heure du matin et reçu la communion. Il s’agit de l’un des nombreux brevets imprimés par la Fabrique de la cathédrale avec une gravure sur bois de l’apôtre Jacques en chaire revêtu des insignes du pèlerin, c’est-à-dire comme l’image vénérée sur le maître-autel. Sa date, le 28 juillet, indiquerait l’intérêt de Boret à faire coïncider son arrivée avec les fêtes de l’apôtre. L’indication manuscrite “Stephanum Boret natione Gallum, Romam petentem” rapporte que le pèlerinage ne se terminait pas au sanctuaire Jacobeo, mais se poursuivait vers Rome, où il arriverait l’année suivante en 1750, c’est-à-dire en pleine année jubilaire romaine.

La Compostela lui servit de document d’identité (comme crédenciale) lors de son pèlerinage romain ultérieur, car il est documenté que certaines institutions l’acceptaient pour être accueilli comme pèlerin. Donc, la Compostela de Boret conserve quatre tampons des institutions qui l’ont assisté au cours de son voyage vers Rome (que je n’ai pas pu identifier) et une note manuscrite où l’on lit: “1750, Mateo Savioli, Prior di S. Giacomo di Rimini”.

Mémoire des reliques de Compostelle A.D. 24, J2041-18v° (Cl. A.D. 24)
Mémoire des reliques de Compostelle A.D. 24, J2041-18v° (Cl. A.D. 24)
Deuxième document : un imprimé avec la liste des reliques de la cathédrale. Il s’intitule “Mémoire des reliques qui se trouvent dans cette Sainte Eglise de Compostelle” et cite les reliques de l’Apôtre et de ses disciples, Théodore et Athanase, sous le maître-autel, ainsi que les reliques exposées dans l’autel de la chapelle des reliques, détruit dans l’incendie de 1921. On ne sait pas si les reliques énumérées sont conservées, peut-être même détruites par le feu (il manque une étude critique sur ce sujet). De même, on ne sait pas si celle du crâne de Santiago Alfeo est conservée.

L’imprimé présente la même gravure de Santiago que sur la Compostela déjà vue, mais ici avec l’indication expresse de quatre-vingts jours d’indulgence à celui qui, par dévotion, réciterait devant cette image une prière orale approuvée par l’Eglise.

Troisième document: un autre imprimé avec la liste des reliques données par Alphonse III des Asturies le Grand. Il s’intitule “ Mémoire des reliques qui furent apportées par le roy D. Alphonse le Grand lorsqu'il vint a la consécration de cette Sainte Eglise, accompagné de plusieurs archevêques et princes et qu'il fit placer dans les chapelles suivantes ”, en référence aux reliques des chapelles du Roi de France, de Saint Pierre, de Saint Jean l’Évangéliste, du Saint Christ de Burgos, de la Conception et de la Vierge del Pilar. 
 
Comme dans le cas précédent, nous ne savons pas ce qui est arrivé à la plupart de ces reliques.

Une gravure inconnue du maître-autel de la cathédrale de Saint-jacques de Compostelle

Quatrième document : La gravure du chœur et de l’autel de l’apôtre Jacques, imprimée à l’époque de l’archevêque Herrero Esgueva, entre 1723 et 1727, comme l’indique la présence de son blason. 
La gravure est signée par Bernabé de Quintáns, éditeur-libraire dont le magasin est à la Place de Cervantes et par le peintre Miguel Varela, dont il est documenté qu'il a réalisé de petits travaux pour le chapitre de la cathédrale entre 1743 et 1751. Il est probable que la gravure a été faite dans le contexte des préparatifs de l’Année Sainte de 1728 pour être distribuée aux pèlerins. 
David Freedberg explique que ces reproductions étaient généralement acquises par les pèlerins pour ramener à la maison en souvenir du voyage. Et aussi pour qu’elles lui apportent du réconfort dans sa vie quotidienne car on espérait qu’elles possèdent les vertus des images originales, en devenant des images de prière.

Dans notre gravure, il y a trois textes écrits en latin qui encouragent la dévotion à l’image de l’Apôtre malgré l’éloignement de l’original. 

​Le premier texte fonctionne en tant que titre, en référence à l’astre surmontant le baldaquin de la cathédrale. :

“ Nous avons vu une étoile dans l’ouest, nous venons adorer la tombe.
Étoile de Jacob contre hérétiques et turcs, qui ne sera jamais changée ”.

 

Miguel Varela : gravure du maître d'autel de la cathédrale de Santiago, 1723-1727 ; A.D.24, J 2041-02. (Cl. A.D. 24)
Miguel Varela : gravure du maître d'autel de la cathédrale de Santiago, 1723-1727 ; A.D.24, J 2041-02. (Cl. A.D. 24)

Le second texte se trouve sur une banderole (phylactère) soutenue par deux anges trompettistes.
On lit dans la colonne de gauche, en référence à l’emplacement du baldaquin sur la tombe de l’apôtre : 

Piramis haec ubi pervivunt tumulata IACOBI Ossa ESGUEBA tibi aere dicata fluit.
" Cette pyramide surgit où se trouvent perpétuellement les os empilés de Saint Jacques; Esgueba te le dédie "

Et, on lit dans la colonne de droite, en référence aux reliques de l’Apôtre enterrées dans la cathédrale : 

Nomine sub tanto cunctis sic visere prestet, Umbram si haud cuncti Corpus adire valent.
" Un nom si illustre offre à tous de visiter non seulement son esprit mais tout son corps "


Le troixième texte, placé devant l’autel, dit, en référence au saint Jacques cavalier avec sa bannière triomphante dans la main qui surgit du baldaquin : 

Qui stat in Signum populorum, Ipsum Gentes deprecabuntur, Et erit Sepulchrum eius gloriosum, Isa[ías], Cap. 11, Num. 10.
“ Celui qui apparaît comme un étendard devant les nations, les peuples viendront vers lui, et son tombeau sera glorieux ”.